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vendredi 12 juillet 2013

Doctorat scientifique et innovation

On lit ou on entend souvent que la formation d’un nombre insuffisant de docteurs scientifiques est la raison pour laquelle la France est un pays moins innovant que certains de ses grands concurrents.

L’analyse de données provenant de l’OCDE montre que cette explication doit être écartée.


En matière de doctorats, les comparaisons internationales (dont celles publiées en France par l’Observatoire des sciences et des techniques) sont généralement fondées sur des chiffres relatifs à l’ensemble des doctorats, alors que ce sont principalement les doctorats en sciences et en ingénierie qui peuvent avoir une influence directe sur l’innovation industrielle.

L’Europe est de très loin le principal formateur mondial

Or, une étude de l’OCDE parue en 2011 permet de connaître les nombres de doctorats en sciences et en ingénierie décernés en 2009 par ses 34 pays membres. D’autres sources permettent d’estimer le nombre annuel de nouveaux docteurs en sciences et en ingénierie à 30 000 pour la Chine et 10 000 pour l’Inde.


La France devant le Japon

En se limitant aux pays ayant décerné plus de 2 000 doctorats en sciences et ingénierie en 2009, les chiffres de l’OCDE permettent d’établir le tableau suivant (d’où sont absents la Russie et le Brésil, faute d’informations fiables).



Le retard de la France à l’égard du Royaume-Uni et surtout de l’Allemagne provient essentiellement des matières non scientifiques : pour l’ensemble lettres-droit-économie- sciences humaines, l’Allemagne décerne trois fois plus de doctorats que la France (et le Royaume-Uni deux fois plus), alors que dans les matières scientifiques le retard français sur l’Allemagne (qui a une population supérieure) n’est que de 25% (10% dans le cas du Royaume-Uni, de population légèrement inférieure).

Décrochage américain

Dans chaque pays, on peut examiner le nombre annuel de nouveaux docteurs par million d'habitants.

Parmi les douze grands pays étudiés, c’est la « triade » européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni) qui, par rapport à sa population, forme actuellement le plus de docteurs en sciences et ingénierie.

Les États-Unis, longtemps champions dans ce domaine, ont maintenant décroché par rapport à l’Europe : la désaffection de leurs jeunes pour les études scientifiques fait qu’ils ne disposent tous les ans pour leurs futurs doctorants que d’un vivier très insuffisant d’environ 80 000 nouveaux masters de sciences et d’ingénierie (dont 30 000 décernés à des étrangers). La France, cinq fois moins peuplée, décerne tous les ans plus de 50 000 diplômes bac + 5 scientifiques (masters universitaires et diplômes d’ingénieurs), dont moins de 10 000 à des étrangers.

La Chine, leader en valeur absolue, ne diplôme encore qu’une faible partie de sa population par rapport aux pays occidentaux, et même par rapport au Japon qui semble pourtant avoir choisi d’utiliser au maximum des cursus universitaires courts suivis d’un complément de formation efficace dispensé dans les entreprises, et affiche de ce fait un taux relativement faible de production de docteurs scientifiques.

Des petits pays européens très avancés

En fait les champions du monde en matière de formation de docteurs en sciences et ingénierie sont les petits pays européens, dont neuf font au moins aussi bien que la triade Allemagne- France-Royaume-Uni (dont l’inattendu Portugal).

La Suisse et la Suède forment une proportion très élevée de nouveaux docteurs scientifiques dans leurs nouvelles générations. Inversement, des petits pays souvent cités en exemple tels qu’Israël (91), la Norvège (86), le Danemark (85) ou les Pays-Bas (67) ont en fait une production de docteurs scientifiques par rapport à leur population inférieure à celle de la France.

La Chine, challenger de l’Europe

L’Europe est solidement installée dans la position de plus important fournisseur mondial de docteurs en sciences et en ingénierie : à moyen terme, seule la Chine paraît en mesure de remettre en cause cette supériorité. Le nombre annuel de nouveaux docteurs en sciences et en ingénierie par million d’habitants va d’une vingtaine en Chine à une centaine en Europe (moyenne qui correspond à la situation française), les États-Unis (75 par million) et le Japon (50) étant dans des positions intermédiaires.

La France est dans une position médiane en Europe. Son retard par rapport à l’Allemagne concerne essentiellement les lettres, le droit, l’économie et les sciences humaines. En sciences et en ingénierie, seuls certains petits pays européens ont une réelle avance.

Doktor, Doctor et Docteur
Contrairement à une opinion courante, si l’on tient compte de la différence entre populations, le retard français dans ce domaine par rapport à l'Allemagne – pourtant considéré comme le pays où le Herr Doktor scientifique serait omniprésent, en particulier dans les entreprises – est faible (–7%); il est plus important (– 14 %) par rapport à l'inattendu Royaume-Uni.

En dehors du secteur des universités et de la recherche publique, les entreprises de la plupart des pays confient des travaux très voisins aux titulaires d’un master ou d’un doctorat diplômés dans la même spécialité.

Brain drain
Il existe un fort décalage entre l’importance de la recherche menée aux États-Unis et leur production très insuffisante de diplômés scientifiques de niveau master et doctorat ; si son économie reste stagnante, l’Europe va constituer pour les États-Unis un formidable réservoir de main-d'œuvre scientifique déjà formée.

Prolonger cette étude aux nouveaux masters en sciences et ingénierie montrerait l’avance de la France à cet égard : environ 30 000 ingénieurs et 25 000 masters scientifiques par an, c’est-à-dire – même en tenant compte des doubles diplômes – 800 nouveaux diplômés par million d’habitants, vraisemblable record du monde, à comparer avec environ 250 pour les États-Unis. Malheureusement les études statistiques internationales ne s’intéressent généralement pas au niveau master.

Notre problème essentiel n’est donc pas la formation d’un nombre insuffisant d’ingénieurs et de docteurs scientifiques, dont la réussite de ceux qui s’expatrient montre le niveau globalement satisfaisant : c’est notre incapacité à utiliser au mieux leurs compétences.

FRANÇOIS-XAVIER MARTIN(63)
Président d’honneur de Crédit X-Mines

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