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dimanche 15 septembre 2013

Le SMS sauvera-t-il l'humanité ?


JAUBERT/SIPA

Les SMS, nouvelle frontière d'une civilisation de l'écrit en plein redéploiement, qui n'aurait rien à envier en termes de sophistication à celle des héros de Laclos ? C'est la nouvelle scie à la mode, chez les amis de la technologie bienveillante et du «niveau qui monte». Une grande éditrice parisienne de sciences humaines nous avait ainsi totalement scotchée il y a quelques années en décrivant les étudiants des années 2000 comme ne lisant certes rien, ou si peu, en dehors de leurs polycops, et cependant devenus, il fallait la croire sur parole, de nouveaux dieux de l'écrit via leurs Nokia et autres iPhone. Les noces de l'illettrisme et du génie épistolaire, nous n'y avions encore jamais songé. 

L'occasion d'y repenser nous a été fournie le 22 août dernier par le formidable troisième volet de la série «Homo numericus» parue dans le Monde. Une enquête signée Laure Belot visant à cerner ce que l'arrivée des SMS avait changé à la sociabilité et aux amours, surtout chez les «digital natives», la génération ayant eu accès au portable dès le primaire. En quoi le SMS a-t-il amélioré, fluidifié, les relations entre humains ? «Le téléphone est intrusif», l'idée revient souvent. Il engage à un face-à-face, fût-il seulement verbal, implique physiquement les protagonistes, ne serait-ce que par la voix, qui peut parfois trébucher, et comme rougir. Pour le dire à la manière du philosophe Jean-Claude Monod, auteur d'un récent livre sur le sujet, Ecrire. A l'heure du tout-message : le SMS évite «cette violence de l'appel comme mise en demeure de répondre».

La violence de l'appel. La violence de la voix. La violence de la vie. Très mauvais, tout ça ! Comme l'écrivait l'empereur Marc-Aurèle : «J'ai fait un rêve effrayant... La vie.» Eh bien, grâce à Steve Jobs et Mark Zuckerberg, il est grand temps de se réveiller, les gars. Tout innovateur qui pourra désormais nous couper encore davantage de la vie de chair et d'os, de la «real life», comme disent les geeks, sera accueilli en authentique libérateur. Ne parlons même pas du sexe virtuel, apothéose imminente à en croire la presse.

A lire les interviewés du Monde, le SMS aurait aussi assaini notre rapport aux autres. Le texto, c'est bien, explique ainsi Eugénie, 27 ans, parce que, «dans ma génération, on ne se sent pas obligé d'y répondre». Accro depuis l'âge de 11 ans, Charlotte complète : «La personne ne va pas se vexer si je ne lui réponds pas dans l'instant.» Un autre rapport au temps, à l'urgence, à l'inconvénient d'être né : le SMS, c'est vraiment la manne universelle. Le stoïcisme à portée du forfait illimité.

Face à ce genre de discours enthousiastes, deux possibilités. Ou l'on se sent comme le héros de la Possibilité d'une île, de Houellebecq, errant comme un monstre préhistorique au milieu d'une partouze, secouant ses vieilles chaînes sentimentales dans un monde où tous les codes ont volé en éclats. Ou l'on se dit que tout ça est du foutage de gueule et que le jour où un «digital native» sera posté près de son portable à attendre un SMS qui ne vient pas, et ne viendra jamais, sa stupeur sera la même que celle d'une duchesse balzacienne délaissée, égarée de douleur dans un fiacre.

AUDE LANCELIN - MARIANNE

Dimanche 15 Septembre 2013 à 12:00

http://www.marianne.net/Le-SMS-sauvera-t-il-l-humanite%C2%A0_a231813.html

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