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dimanche 15 septembre 2013

Qu'est-ce que cela veut dire, être intelligent ?

Le célèbre généticien est mort à l'âge de 87 ans. A la sortie de sa «Légende de demain», en 1997, il avait expliqué au «Nouvel Observateur» pourquoi il est «idiot» de prétendre «mesurer l'intelligence». 

Pour le généticien Albert Jacquard, les surdoués sont des enfants plus rapides que les autres sur certains sujets. Mais quel intérêt de comprendre à 13 ans plutôt qu'à 18 ? Entretien avec l'auteur de «la Légende de demain» (Flammarion).

Le Nouvel Observateur Les enfants surdoués, cela existe-t-il, oui ou non ?

Albert Jacquard Non ! Je n'y crois absolument pas, et je me suis d'ailleurs battu à ce propos contre l'éthologiste Rémy Chauvin, qui a publié en 1975 un ouvrage précisément intitulé «les Surdoués». Il ne peut pas y avoir de surdoués, et cela pour deux raisons: tout d'abord, dans «surdoué», il y a sur, ce qui veut dire supérieur, et implique aussitôt une hiérarchie. Mais le surdoué est supérieur à quoi, à qui ?

Quand on songe que cette hiérarchie est basée sur un seul critère, la mesure du QI, le prétendu quotient d'intelligence, on voit tout de suite qu'il s'agit d'une idée folle. Mesurer l'intelligence? Prétendre ramener cette réalité multiforme à un malheureux chiffre? C'est idiot. Ou alors, pourquoi ne pas instaurer aussi un «QB», un «quotient de beauté»? Quand je propose cela, les gens ricanent. Tout le monde devrait ricaner de la même façon à propos du QI.

Et la seconde raison ?

Ah oui ! Dans «surdoué», il y a également doué. C'est-à-dire: bénéficiant d'un don. Un don de qui? De la nature, forcément. Les Québécois ont même inventé le mot douance - l'aptitude à être plus ou moins doué. Comme tout ce que la nature nous transmet est inscrit dans nos gènes, il faudrait donc supposer qu'il y a des gènes de l'intelligence. Or il n'existe que des gènes de l'idiotie, qui détruisent le cerveau. Mais l'idiotie n'est pas le contraire de l'intelligence, car c'est une maladie. De même, il existe de «méchantes» bombes, qui peuvent détruire, disons par exemple le château de Versailles; mais il n'existe pas plus de «bonnes» bombes, capables de le reconstruire, que de gènes de l'intelligence. Les gènes n'ont rien à voir avec la connexion des neurones.

Il y a tout de même - cela se voit à l'école - des enfants plus brillants que d'autres?

Voilà, vous l'avez dit : brillants. Mais est-ce que cela veut dire intelligents? L'intelligence, c'est la faculté de comprendre. Or comprendre vraiment quelque chose, c'est toujours long. Etre vraiment intelligent, c'est... comprendre qu'on n'a pas compris. Exemple type: Albert Einstein, élève à la scolarité médiocre, qui ne fut certainement pas un enfant surdoué, et dont personne ne prétendra, je suppose, qu'il n'était pas intelligent. Mais comprendre que l'on n'a pas encore compris, c'est beaucoup plus intelligent que de croire que l'on a compris? ce qui est la caractéristique de l'enfant prétendument surdoué. Ce dernier se signale avant tout par la confiance en soi, par l'habitude de s'imposer, ou l'aptitude à se manifester. C'est une simple question d'aventure sociale.

A l'inverse, un jeune garçon de 14 ans, dans un collège de banlieue à problèmes, m'a un jour posé la question suivante: «Monsieur, est-ce que l'on peut devenir généticien lorsqu'on a un casier judiciaire?» Cette question m'a troublé. Ce jeune n'avait pas de casier judiciaire... mais il savait que, fatalement, il finirait par en avoir un. Ce n'était pas un élève brillant, mais il avait compris beaucoup de choses. L'intelligence, c'est toujours l'aboutissement d'une aventure individuelle, nourrie par les stimuli extérieurs, et cela n'a rien à voir avec la génétique.

Mais comment la caractériser, et comment se construit-elle?

On peut relier l'intelligence au nombre des synapses ? les connexions entre les cellules nerveuses, ou neurones. Or nos (environ) 100 milliards de neurones sont reliés par (en moyenne) 10 millions de milliards de synapses. On voit tout de suite que la génétique est incapable de s'en mêler: comment les 100.000 informations de notre génome pourraient-elles contenir le «plan» de 10.000 millions de milliards de connexions?

Il y a plus. J'ai fait le calcul : entre la naissance d'un enfant et sa puberté, 300 millions de secondes s'écoulent. Au bout de ce temps, vous avez, on l'a dit, 10 millions de milliards de synapses. Cela veut dire que sans arrêt, pendant une quinzaine d'années, 30 millions de synapses se créent à chaque seconde. Comment voulez-vous que le programme génétique puisse contrôler un phénomène aussi fou? Forcément, cette construction des synapses est gouvernée par les informations et les stimuli provenant de l'extérieur. A cet égard, je suis persuadé, par exemple, que les caresses reçues (ou non) de la maman jouent un rôle important dans la construction de l'intelligence.

Les surdoués seraient des enfants qui ont été plus - ou mieux - caressés par leurs parents?

Ce n'est qu'un aspect de la question... Plus profondément, je pense que les enfants qualifiés de surdoués sont des enfants plus rapides que les autres sur certains sujets. Or la rapidité, ce n'est que l'une des composantes de ce que l'on nomme l'intelligence. Il n'y a aucune raison de supposer qu'elle en est la composante majeure. Quel intérêt de comprendre quelque chose à 13 ans plutôt qu'à 15 ou à 18? L'important, c'est de finir par comprendre, et souvent qui dit «rapide» dit aussi «superficiel»: les surdoués sont des êtres superficiels.

Malheureusement, ici comme ailleurs, nous succombons à cette mode absurde: la valorisation de la vitesse, dominant de la société actuelle. Cessons de confondre la vitesse avec l'aboutissement, car, on le sait depuis longtemps, rien ne sert de courir... Moi qui enseigne la génétique à des étudiants en première année de médecine, je constate que, en moyenne, les filles sont meilleures. Est-ce à dire que les garçons sont moins intelligents? Je pense qu'il y a une explication plus logique: à cet âge, tandis que les filles pensent à leurs études, les garçons pensent aux filles...

Propos recueillis par Fabien Gruhier

Publié le 12-09-2013 à 21h25 - Mis à jour le 13-09-2013 à 13h05

Par Le Nouvel Observateur

Source: "Le Nouvel Observateur" du 13/11/1997. 

vendredi 13 septembre 2013

Albert Jacquard (1925-2013) : « L'économie est basée sur une conception erronée du thème de la valeur »

Hommage au grand généticien et humaniste disparu


Né à Lyon le 23 décembre 1925, le généticien Albert Jacquard est décédé mercredi 11 septembre, emporté par une forme de leucémie, à l'âge de 87 ans. © Reuters

Propos recueillis par Denis Lafay, Acteurs de l'économie | 13/09/2013, 10:16

Cet entretien avait été réalisé en décembre 2006, presque sept ans avant sa disparition survenue mercredi à l'âge de 87 ans. Rien de ce que l'humaniste expose ici (publié alors dans les colonnes d'Acteurs de l'économie) n'a vieilli. L'« utopie » du généticien, également ancien élève de Polytechnique et de l'université de Stanford, appelle à réveiller les consciences qui enferment dans la logique économique tout ce qui, des ressources naturelles à la santé ou à l'éducation, devrait lui échapper. Un cri d'amour pour l'homme, de haine pour la marchandisation, et d'espérance pour ceux qui refusent la résignation. La Tribune publie également infra la préface qu'il avait rédigée en 2009 pour l'ouvrage « Autrement » (Acteurs de l'économie). Albert Jacquard y exhorte le lecteur à se « prendre en main » pour décider de sa vie et de la vie. Leçon d'altruisme, et là encore, une utopie salvatrice afin d'imaginer la planète et l'humanité « différemment ».

Qu'est-ce qu'une utopie ?

C'est ce qui n'est pas encore mais qui pourrait exister. C'est un rêve qu'hélas on n'a pas encore essayé d'exaucer. Une utopie doit être raisonnable, même très raisonnée. A cette condition, elle autorise la lucidité. Et c'est cette lucidité qui nous amène à constater que les êtres humains, parfois de bonne foi, se sont trompés. Ils ont cru que la terre était inépuisable, presque infinie. L'état de l'humanité fait la démonstration inverse.

Pour quelles raisons l'utopie est-elle à la fois si précieuse et si menacée ? Comment doit-on agir pour préserver l'espace d'utopie en chacun de nous puis dans la société ?

On ne peut pas concevoir l'avenir sans envisager l'utopie. L'avenir, par définition, n'existe pas. La nature ne connaît que le présent. Les hommes ont inventé un « demain », et leurs angoisses de ce demain les entraînent à l'orienter dans la direction qu'ils souhaitent. Cette singularité propre aux seuls hommes est merveilleuse, à condition de savoir l'utiliser. Ce qui n'est pas le cas, car ce demain nous le définissons collectivement selon la loi du marché, ce mythe ridicule de la « main invisible » qui convainc d'accepter de se soumettre au hasard.

Sommes-nous victimes du diktat du pragmatisme ?

Nous faisons le choix d'orienter toute l'activité humaine en fonction d'événements qu'il suffirait d'ignorer puisqu'ils ne représentent rien. Or on préfère créer des raisonnements intelligents autour de cette absurdité de la « main invisible ». Regardez les théologiens : ils produisent des concepts formidables, mais qui reposent sur la croyance. Et l'édifice intellectuel qu'ils érigent à partir de cette croyance est démesuré. C'est malheureusement cette même logique qui prévaut en économie.

Comment peut-on maîtriser cette « main invisible » ? Par la volonté collective ?

Une structure collective est certes nécessaire, mais elle ne peut encore être déployée. C'est pourquoi l'utopie apparaît aussi essentielle pour diriger la planète. Prenons l'exemple du pétrole. Intrinsèquement, rien ne permet de déterminer que le baril « vaut » 2 ou 1 000 dollars. La valeur du pétrole doit s'établir selon bien d'autres paramètres que ceux marchands. Ce « cadeau de la nature », épuisable, ne peut pas être fourni sans limite à tout le monde, et exige une gestion saine et équitable. Ce que nous refusons d'adopter, au risque d'approcher le pire du pire. Cette négligence et ce mépris sont monstrueux.

Vous rejoignez là l'économiste Patrick Artus, convaincu que les ressources naturelles constituent un bien collectif qui doit se soustraire à la propriété de quelques entreprises multinationales…

Les ressources naturelles forment le patrimoine commun de l'humanité. Le concept, merveilleux, déposé par l'Unesco pour les cathédrales et les temples, devrait être adapté à toutes les réalités non renouvelables de la nature.

La « valeur » créée par la croissance économique est parfois loin de nourrir la valeur humaine. L'utopie consiste-t-elle à tenter d'asservir la valeur économique à celle de l'homme, et à organiser autrement l'attribution du pouvoir ?

Sur ce sujet de la « valeur », la langue française est insuffisante. Comme pour le « temps », un même mot signifie plusieurs réalités. Les valeurs aux sens économique et humain n'ont rien de commun. Appliquer une valeur économique à des actes du type « garder un enfant » ou « aider un vieillard » n'a aucun sens. Sauf à considérer que cela coûtera toujours trop cher. La valeur d'un objet n'est pas fonction de l'objet lui-même mais seulement de ce que la société qui l'entoure en a décidé. Tel livre peut « valoir » 1 ou 10 000 euros selon l'intérêt qu'on lui porte. En définitive, toute l'économie est basée sur une conception erronée du thème de la valeur. Sans doute faut-il envisager l'élimination de ce mot.

Il faut donc être vigilant sur l'exploitation manipulatrice, à des fins d'image et mercantiles, que les entreprises font de ce mot…

Les entreprises créent une valeur économique. Mais les vraies valeurs sont ailleurs. Quelles sont-elles ? Par exemple l'intelligence. Celle d'un enfant forme une valeur extraordinaire. Et s'interroger sur le « coût » de son développement ou sur sa valeur marchande est inepte.

Comment la place, la crédibilité, la légitimité que nous réservons à l'utopie sont-elles liées à notre rapport à la mortalité, à notre besoin d'éternité, à la foi ou à l'absence de foi ?

Je me méfie des instructions de catéchisme qui, lorsque j'étais enfant, m'enseignaient que la vie sur terre servait à préparer la vie future. Je me contente de préparer ma vie actuelle, celle de mes enfants et de mes petits-enfants. Ce lien que vous évoquez consiste à refuser de se réfugier dans la foi en l'au-delà afin de préserver son sens de la responsabilité à l'égard de la réalité d'aujourd'hui. Le monde de demain, c'est moi qui le bâtis avec d'autres. Je me donne le devoir d'agir pour que ça fonctionne mieux.

Dès lors, l'utopie n'est plus un rêve et devient un projet d'humanité. Son initiation doit prendre pour fondement que tout homme est une merveille, et qu'il faut s'émerveiller devant l'homme. Sans l'adoption de ce postulat, il n'y a pas d'issue.

A quoi s'expose une société qui entrave l'accès à l'utopie ?

Au désespoir. Et in fine à la popularisation des sectes : « Puisque rien n'est possible sur terre, je vais vous apprendre que tout est possible chez moi : scientologue, témoin de Jéhovah… ».

« J'atteins l'âge où proposer une utopie est un devoir », écrivez-vous. Ne faut-il pas enseigner que ce devoir concerne chaque âge, et que seulement à ce prix il est possible d'espérer cette « cité idéale » qui ambitionne l'épanouissement des humains ?

Absolument. Mon propos est à mettre en lien avec une angoisse personnelle qui croît avec l'âge. A 80 ans, le temps terrestre s'est amenuisé, le sentiment de l'urgence croît, les angoisses grandissent, alors qu'à 40 ans on se sent encore éternel.

Votre modèle d'enseignement, qui donne à chaque élève l'opportunité de créer sa propre utopie, n'a pas pour vocation de préparer à la vie active, de se soumettre à la réalité économique, ou de fournir à ce « moloch qu'est le marché, les hommes et les femmes dont il a besoin ». Comment pouvez-vous faire entendre cette démonstration aux centaines de milliers de jeunes aujourd'hui sans emploi ?

Il faut placer chacun dans les conditions de créer sa personne, de devenir quelqu'un, sans qu'il soit orienté vers une finalité productiviste et mercantile, sans qu'il soit façonné à ce que le « marché » va réclamer de lui. Dans les écoles de la banlieue parisienne, j'ai affaire à des gens un peu désespérés mais qui m'écoutent volontiers parce qu'ils préfèrent avoir pour objectif de se construire que de devenir des futurs patrons. Certes, gagner correctement leur vie est essentiel, mais ils ont compris que l'enjeu prioritaire est ailleurs, dans la réalisation d'eux-mêmes. Ce qui implique d'avoir une perspective. Résultat, ils sont moins désespérés lorsqu'ils m'écoutent que lorsqu'ils entendent les discours du richissime patron de Total.

Votre essai « L'utopie » (Stock) démarre par l'école et s'achève par l'école. Vous condamnez très sévèrement les systèmes de sélection, de notation et de concours de l'enseignement supérieur. En premier lieu pour l'accès à l'école, prestigieuse, dont vous êtes issu : Polytechnique. Celle-ci - comme d'autres - a-t-elle échoué dans ce qui constitue à vos yeux le cœur de l'éducation : « meubler l'intelligence » ?

Ces établissements ne savent pas s'y prendre, et pourtant le besoin est ressenti. Les jeunes ingénieurs sont parfaitement formés à construire des machines et des bâtiments. Mais il leur manque un plus : l'humanisme. Lorsque Mario Botta prépare la construction de l'école d'architecture de Lugano, il m'invite à enseigner « l'humanistique ». Pourquoi ? Parce qu'il avait saisi que ses étudiants devaient réfléchir à l'homme avant de plancher sur les plans de bâtiments, et qu'une dose d'humanisme était utile à l'accomplissement, à la densité, à l'utilité de leur futur métier.

Dans le germe humain, la société, les règles qui façonnent l'organisation, qu'est-ce qui constitue un obstacle à l'exaucement de votre utopie ?

En théorie, rien. En réalité, l'inertie, qui entrave la dynamique nécessaire à ce changement de cap que nous devons emprunter en urgence. Et cette inertie est parfaitement bien orchestrée et instrumentalisée. Qu'un ministre comme Thierry Breton ose nous engager vers une croissance annuelle sans fin de 3 % - qu'un élève du certificat d'études sait parfaitement incompatible avec l'état de la planète - relève de la falsification intellectuelle.

Vous êtes généticien, spécialiste des populations. Comment expliquez-vous que l'homme soit à ce point si peu capable de mettre son intelligence au service du « bon » et des autres, et si capable de détruire l'autre comme d'engager son autodestruction ?

On ne peut pas l'expliquer, seulement le constater. Ce qui apparaît majeur dans ce dévoiement, c'est le culte du pouvoir. De François d'Assise à Gandhi ou aux plus anonymes citoyens, la planète regorge de gens merveilleux, dénués de goût du pouvoir. Face à eux, toutes sortes de décideurs, énarques, polytechniciens et autres, appâtés par ce pouvoir que leur accès privilégié aux rouages décisionnels permet d'assouvir. Ma référence est un homme qui vécut deux siècles avant Jésus Christ. Un jour qu'il labourait son champ, on vint le chercher et on lui demanda d'intervenir pour sauver la République. « Toi seul peux y parvenir ». « J'ai mes champs à cultiver ». « Ca ne fait rien, viens ». Il se rendit à Rome, accomplit sa tache, et deux ans plus tard retourna à ses champs. Simplement parce qu'il n'avait pas envie du pouvoir. Il faut se méfier de tous ceux qui veulent le pouvoir : ils sont peu intelligents et/ou vicieux.

C'est dans ce même registre que vous vous élevez contre la hiérarchisation des êtres humains ?

Il ne peut exister de palmarès entre les hommes. Et il faut lutter contre le principe d'unidimensionnalité, au nom duquel on réduit l'individu à un mot et on détermine qu'un être est meilleur qu'un autre. C'est pour cette raison qu'à l'école il faut cesser cette logique, puérile, des concours, qui hypothèque la mission de l'éducation : participer à la construction de personnes différentes.

Mais comment ne pas verser alors vers un inepte et dangereux égalitarisme ?

Bien sûr, je ne suis pas égal à un autre. Mais l'absence du signe « égal » n'autorise pas pour autant l'introduction des signes « plus grand » ou « plus petit ». Ces deux items ne valent que pour des ensembles définis par un nombre. Or nous ne sommes pas identifiables par un nombre. Si bien que l'on ne peut pas appliquer aux hommes les principes de supériorité et d'infériorité.

Vous expliquez précisément comment la lecture constitue l'axe cardinal de la construction de chaque intelligence. Votre cité idéale inclut-elle l'éradication de la télévision - vous osez une audacieuse comparaison entre Patrick Le Lay, président deTF1 mobilisé à « décerveler » les téléspectateurs pour les inféoder à la machine économique, et Joseph Goebbels - ?

Des centaines de milliers d'années ont été nécessaires pour créer le langage, fondé sur les sons. L'écoute de ces derniers enclenche un mécanisme intérieur qui développe l'image et la vision que nous aurons du mot. Et voilà qu'en l'espace de quelques décennies, on envoie non plus des sons mais des images qui bougent. Or notre cerveau n'est pas apte à traiter ces images. Devant le téléviseur, nous sommes immobiles, apathiques, face à ces images en mouvement qui accrochent et anesthésient l'esprit. La télévision provoque la destruction de l'intelligence, et ne peut pas être présentée comme utile.

Comment doit-on arbitrer entre les intérêts individuel et collectif ? Par exemple, alors que la carte scolaire est au cœur du débat électoral, comment les parents attachés au principe républicain de l'école publique doivent-ils agir lorsque ladite école publique dont ils dépendent n'est pas en mesure d'assurer l'éveil et l'épanouissement de leur enfant ?

Mes enfants ont toujours été à l'école publique. C'était certes plus rude qu'à Notre-Dame-de-Passy, mais ils ont gagné à être « en contact ». Il faut admettre que « ce qui nous fait, c'est ce qui nous fait mal ». En tant que parent, on voudrait que nos enfants n'aient jamais mal. Mais on a tort. Il faut de temps en temps qu'ils aient mal. Et d'ailleurs, ce mal, ils le connaîtront tôt ou tard. Pour cette raison, je considère que toute école devrait être publique et ouverte à tout le monde.

L'enjeu, plus général, est de reconstruire l'intérêt personnel de telle sorte qu'il soit conforme à l'intérêt collectif. Pour cela, il ne faut pas hésiter à être révolutionnaire.

Est-ce du sentiment de propriété dont notre civilisation est la plus malade ? Cet attachement viscéral au « besoin » de posséder forme-t-il le symptôme d'une société effrayée et recroquevillée ?

Cet attachement caractérise une société qui ne joue pas l'avenir. Le seul bien dont je suis propriétaire, c'est une maison que j'ai achetée dans le Lot, pour 20 000 Francs. L'ensemble de mes droits d'auteur a contribué à la rendre vivable, puis belle. Bien sûr, je n'aimerais pas qu'on m'en dépossède. Pour autant, je considère qu'il n'y a aucune raison pour que mes arrière-petits-enfants bénéficient d'un bien qu'ils n'auront pas mérité. Cette maison, je l'ai érigée grâce au fruit de mon travail. Ce qui, par définition, ne sera pas le cas de ma descendance. On ne devrait posséder que ce que l'on construit soi-même. Il apparaît donc nécessaire qu'au bout de quelques générations les biens soient retirés à la famille. C'est essentiel pour revaloriser le travail. Hériter constitue une forme d'enfermement.

L'attachement à l'héritage matériel constitue-t-il pour les parents le moyen de se dédouaner du seul véritable héritage qui vaille mais qu'ils accomplissent insuffisamment : celui du sens, de la culture, de l'ouverture, du dialogue, de toutes formes de construction immatérielle ?

C'est effectivement une déviation, un faux semblant, un cache misère dans l'échec. L'enjeu est pour eux de compenser leurs manquements éducationnels par un bien qui, malheureusement, n'aidera en rien leurs enfants à se bâtir.

Vous distinguez le « travail torture » du « travail action », élément de rencontres, de projets, de réalisation de soi-même. Cette distinction peut être portée sur un autre périmètre : des terrains de forte croissance, aussi inutiles que néfastes à l'individu et à la planète, sont dopés par le consumérisme et le mercantilisme, quand d'autres, aussi essentiels à la collectivité que la santé, la culture, l'éducation, sont négligés. La société est-elle prête à envisager la hiérarchisation des domaines qui doivent héberger prioritairement les investissements et la croissance ?

Ce vœu est nécessaire. Mais on ne peut l'envisager qu'à l'échelle mondiale, et à la condition d'établir une échelle commune des valeurs. La première voie consisterait à « planétariser » le système de soin. Comme l'indique Bernard Kouchner, tout médecin est sans frontière, et tout accès aux soins devrait être égal pour tous. Comment peut-on encore conditionner la distribution des médicaments à la nationalité ou aux moyens financiers des bénéficiaires… Ensuite, ce même effort devra être porté sur l'éducation et la justice, mais cette fois de manière plus compliquée puisque contrairement à toute maladie, identique à Sao Paulo ou Sidney, l'éducation implique des systèmes différenciés qui tiennent compte des spécificités domestiques.

L'enjeu est en définitive d'orienter la dynamique de « réussite » vers le bien collectif…

Absolument. Il faut faire « quelque chose de sa vie ». Et réhabiliter le droit aux erreurs, car c'est par elles que l'on comprend.

Donnez-nous une raison de croire en l'accomplissement de votre utopie alors que vous citez cette confession terrible de René Dumont : « L'homme est le pire danger pour tout ce qui peuple la planète. Lorsqu'il disparaîtra, les autres vivants pourront se réjouir de l'élimination du plus inquiétant des prédateurs »…

Vous et moi avons des enfants. Ils sont la raison pour laquelle je partage intellectuellement l'opinion de René Dumont mais m'en démarque dans la réalité. Ces enfants sont notre émerveillement, et nous donnent le devoir de leur laisser une terre vivable. Cet argument, qu'on ne comprend que lorsqu'on est parent, est le seul qui vaille. Mais il est capital.

Si vous étiez ministre, quel portefeuille aimeriez-vous gérer ?

L'Education nationale. Partout, j'écrirais : « Ici on enseigne l'art de la rencontre ».

XXXXX

Préface d'Autrement (Editions Acteurs de l'économie)

L'économie du partage, par Albert Jacquard

Imaginons un lac dont la température est de deux ou trois degrés ; son eau est naturellement sous forme liquide ; l'hiver approche, la température descend à un degré, puis à zéro, rien ne change ; à moins-un ou moins-deux degrés l'eau est toujours liquide ; mais il suffit alors du moindre événement, un caillou lancé dans le lac, pour que d'un coup, sa surface se transforme en glace.

L'équilibre eau-glace était instable, le lac était en surfusion, prêt à changer d'état en un instant. Jules Verne, toujours à l'affût des curiosités scientifiques pour alimenter les aventures de ses héros, a utilisé un phénomène pour tirer d'affaire l'un deux ; isolé par l'eau, il est libéré par la glace ; il a suffit de jeter un caillou.

L'humanité de ce début de siècle apparaît semblable à ce lac ; elle est en situation d'équilibre instable, à la merci d'événements anodins qui pourront provoquer des conséquences planétaires. Le domaine où ce constat s'impose avec le plus d'urgence est celui des conflits entre nations ou entre peuples.

L'accumulation d'un stock d'armes nucléaires capables de faire disparaître en peu de temps toutes les espèces évoluées, dont la nôtre, peut mettre un terme définitif à l'aventure humaine. Il suffit, pour provoquer cette fin absurde, que l'un des détenteurs de ces armes choisisse de déclencher le suicide collectif généralisé de préférence à la soumission à la loi commune. Même les précautions prises par les démocraties pour désigner leurs responsables ne mettent pas à l'abri de tels comportements ; et les nations qui disposent de ces armes ne sont pas toutes des démocraties ; le pire est possible, mais notre imagination peine à prendre la mesure de la monstruosité de l'enjeu. Plutôt que de les regarder en face nous travestissons nos angoisses en les réduisant à un jeu de rôle, que certains stratèges présentent comme une simple "dissuasion".

Notre capacité d'auto-aveuglement a été rendue plus manifeste encore, dans le domaine de l'économie, par les récents soubresauts financiers. Tout s'est passé depuis 2008 comme si les décideurs en charge de notre Terre étaient à la barre d'un Bateau Ivre. Après avoir montré leur incapacité à maîtriser les événements, ils montrent maintenant leur incapacité à proposer de nouveaux concepts. Il est pourtant nécessaire de définir enfin clairement de quoi il s'agit : organiser au mieux la production et la répartition des richesses, qu'elles soient fournies par la nature ou produites par nous.

Il se trouve que l'accord est à peu près général sur les grands principes de liberté, d'égalité, de respect, tels qu'ils sont énoncés par la Déclaration Universelle. Elle a été adoptée par tous les Etats ; il devrait donc être possible d'en préciser les conséquences concrètes en les ajustant aux contraintes locales ; force est de constater que la réalité est très éloignée de cet idéal. Ainsi l'objectif proclamé d'égalité est à l'opposé de ce que décrivent les statistiques sur lesquelles tous les spécialistes sont d'accord : aujourd'hui un cinquième des humains consomme quatre cinquièmes des richesses disponibles. Cela signifie que le "riche" moyen consomme seize fois plus que le "pauvre" moyen. Il est utile de réfléchir un instant à ce que signifie ce rapport de un à seize pour la vie quotidienne, et il ne s'agit que de moyennes.

Quant à la liberté, elle doit être redéfinie pour tenir compte d'un fait que nous sommes contraints d'accepter : l'humanité est assignée à résidence sur sa planète ; la Terre est magnifique mais elle est limitée ; la découverte de ses richesses est maintenant suffisamment avancée pour organiser la dynamique du partage. Cette répartition est même le socle logique sur lequel fonder l'organisation des rapports des humains entre eux et avec la planète. Il était possible de négliger cette nécessité lorsque celle-ci nous apparaissait comme infinie et inépuisable ; nous ne pouvons plus nous bercer de cette illusion.

L'humanité est dans un état équivalent à la surfusion. Par notre activité, notre agitation, nos choix insuffisamment réfléchis, nous faisons les gestes qui font disparaître l'eau liquide et apparaître la glace. Nous vivons cette mutation. Nous pouvons nous en désoler ; nous pouvons aussi la regarder comme une occasion d'ouvrir de nouvelles perspectives.

http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20130913trib000784897/albert-jacquard-1925-2013-l-economie-est-basee-sur-une-conception-erronee-du-theme-de-la-valeur-.html

mardi 30 août 2011

Evolution et siècle du gène



La théorie de l’évolution ne cesse d’évoluer avec des ajouts, des précisions, des hypothèses inédites, se greffant progressivement à l’édifice théorique dès que les laboratoires livrent des connaissances nouvelles. Parfois, des découvertes majeures offrent un champ immense aux hypothèses théoriques en donnant des éléments tangibles permettant de solidifier la conception de l’évolution, trouver des ressorts expliquant la spéciation, fournir des éléments permettant une meilleure vue des embranchements phylogénétiques. L’identification des gènes fait partie de ces grandes découvertes ayant engendré un regard nouveau sur le vivant et surtout, son évolution. Ainsi, la cladistique, spécialité qui a supplanté la taxinomie et la systématique, tente de tracer l’arbre complet des embranchements dont la résultante est la totalité des espèces observées sur la planète. Elle met à profit les analyses de la génétique qui, avec des méthodes statistiques, donne une image assez précise des parentés entre les différents génomes. La génétique des populations est mise à profit par les évolutionnistes. On comprend pourquoi la philosophe des sciences Evelyn Fox-Keller a intitulé son essai sur la biologie « le siècle du gène ». Le 20ème siècle a effectivement été le siècle du gène, au même titre que le 19ème aurait pu être désigné comme le siècle de la thermodynamique, ou de l’entropie si on veut. Le gène est devenu l’objet épistémologique central de la biologie.

L’étude des différences génétiques a introduit quelques modifications dans l’arbre classique issu de la taxinomie. Mais sur le fond, rien n’a été bouleversé. Deux espèces issues d’une très vieille bifurcation sont censées posséder des génomes présentant des différences accentuées, alors que deux autres espèces dont la séparation est récente ont des génomes assez similaires. L’exemple le plus cité étant celui du singe et de l’homme, espèces partageant 98.5 % de génome commun, et dont la spéciation depuis l’ancêtre commun ne date que de quelques millions d’années, c’est-à-dire peu de choses, rapporté à l’évolution complète du vivant. Une souris reste plus proche de l’homme que le vers nématode. Les parentés moléculaires tracées par la phylogénie moléculaire ne font que refléter les similitudes phénotypiques décelées par les méthodes taxinomiques classiques. Peu de divergences apparaissent. La phylogénique moléculaire a pour principe d’analyser les similitudes que montrent les macromolécules du vivant lorsqu’on les extraits à partir de matériel prélevé sur les différentes espèces. Protéines, ARN et gènes sont utilisés par la phylogénie moléculaire mais ce sont les gènes qui occupent une place centrale. Cette place leur a été accordée par la communauté scientifique suite à la découverte de la molécule d’ADN et de l’étude des gènes qui s’en est suivie, avec la découverte du lien entre un gène et un produit essentiel dans la physiologie cellulaire, la protéine. Un gène, un ARN, une protéine, tel fut le dogme central de la biologie moléculaire héritée des années 1970. L’efficacité des techniques de séquençage a contribué à l’âge d’or de la génétique, une période marquée par le séquençage du génome humain et de celui d’autres espèces. Les maladies dites génétiques et les empreintes génétiques ont fait passer le génome et ses gènes dans le domaine public. Mais la génétique soulève des questions essentielles sur la vie et son évolution. Actuellement, des bouleversements sont envisageables. Le gène risque d’être détrôné du piédestal où les généticiens l’ont placé.

L’un des points centraux en sciences du vivant, c’est la rencontre entre la théorie de l’évolution et la génétique. L’investigation scientifique se focalise sur la sélection naturelle et le profil génétique des espèces en prenant pour cible épistémologique cet objet fascinant qu’est le « gène ». La théorie synthétique de l’évolution propose depuis cinq décennies le concept d’une nature qui, jouant sur le triptyque mutation, recombinaison, sélection, finit par sélectionner au sein d’une espèce un patrimoine constitué des milliers de gènes possédant chacun un rôle spécifique dérivé, c’est-à-dire lié au produit de l’expression nucléaire (via les ARN) et de la traduction. L’évolution repose sur une combinaison de gènes dont les mutations sont retenues si elles sont avantageuses du point de vue sélectif. Les initiateurs de cette conception ont associé, au début du 20ème siècle, les acquis de la génétique mendélienne au cadre darwinien. La théorie dite synthétique ou néo-darwinienne fut élaborée dans la seconde moitié du 20ème siècle.

Jusque dans les années 2000, la biologie a centré ses études sur le principe réductionniste accordant au gène un rôle central. Ce principe a été poussé dans ses retranchements philosophiques par Richard Dawkins, concepteur de la thèse du gène égoïste. Cette philosophie de la vie, si elle n’est pas partagée par l’ensemble de la communauté scientifique, a au moins servi de principe heuristique devenu ordinaire dans la conduite des recherches génétiques. La vision génocentrique a dominé la biologie pendant près d’un demi-siècle. Si Le hasard et la nécessité de Monod fait office de « bible » du matérialisme moléculaire, alors Le gène égoïste est lui aussi une « bible » pour la génétique réductionniste de la fin du 20ème siècle. En poussant la vision aux extrêmes, on peut imaginer les gènes comme des entités quasi-magiques se servant des espèces pour se perpétuer. Ils seraient ainsi les unités moléculaires sélectionnées et même les bénéficiaires du grand jeu de la sélection naturelle. Sans aller jusqu’à cette conception, les gènes ont acquis une place centrale dans l’évolution dont ils constituent un des ressorts fondamentaux. Les évolutionnistes ont orienté leurs recherches en misant sur la génétique des populations. Le principe est simple, les séquences des gènes codant pour une protéine varient d’autant plus que les espèces ont divergé dans le temps. Par exemple, le gène humain codant pour l’hémoglobine est plus proche du gène homologue chez le singe que chez le poisson. Mais au fait, qu’est-ce qu’un gène ?

Le gène, cet objet épistémologique aux contours variables

Le gène n’est pas un objet ordinaire, aux contours nets, aux propriétés définitivement connues et assignées. C’est au contraire un objet épistémologique dont les définitions et propriétés ont évolué dans le temps. A suivre...

par Bernard Dugué(son site) mardi 30 août 2011

http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/evolution-et-siecle-du-gene-99781