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mardi 23 juillet 2013

La TV gratuite a-t-elle un avenir?


Copyright Reuters

La télévision gratuite peut-elle durer à l'heure de la Social TV? Alors que les internautes sont de plus en plus "engagés" dans les programmes qu'ils suivent, les annonceurs ont de nouvelles exigences...

A chaque crise, la question de l’avenir de la télévision gratuite est posée. A chaque fois, la reprise économique voit l’amour des annonceurs renouvelé pour ce support de masse diablement efficace. Mais avec les évolutions récentes dans le domaine des médias, avec internet, l’avènement des smartphones et tablettes tactiles, de nouveaux changements bouleversent le système publicitaire en lui-même (voir “le nouveau paradigme publicitaire” à ce sujet). Ces changements pourraient bien avoir raison de la télévision gratuite telle que nous l’avons connue jusqu’ici.

Internet, avec les taux de pénétration que nous connaissons, s’impose comme un nouveau support. Mais pour le monde de la publicité, Internet a, avant tout, fait évoluer les méthodes d’investissement des annonceurs: peu à peu les grands industriels ont appris à ne plus accepter de ne pas savoir “quelle moitié de leur investissement publicitaire est gaché” pour reprendre la célèbre phrase de John Wanamaker. En effet, sur internet l’espace publicitaire s’achète de moins en moins au volume (compté en milliers de visiteurs), et de plus en plus “au clic”. Les annonceurs ont appris à ne payer que lorsque la publicité a généré l’action qui matérialise une mise en relation effective.

Avec la social TV, on peut mesurer l'engagement

Les usages “second écran” sont le deuxième “fil à la patte” que doit désormais gérer la télévision. Bien sûr, les professionnels de la TV savent depuis longtemps qu’il existe des usages simultanés à la télévision, mais ce qui est nouveau avec les smartphones et les tablettes c’est que pour la première fois dans l’histoire, ils peuvent désormais quantifier le volume, et la nature de ces usages simultanés. Si ce sujet déchaîne les passions, autour du thème fourre-tout de “social TV”, c’est parce qu’une nouvelle monnaie d’échange est en train de naître : la notion “d’engagement” qui vient en complément de la notion l’audience.

Qu’est que l’engagement ? La réponse dépend de l’acteur dans la chaîne de valeur à qui vous posez la question, et sa définition change avec chaque génération. Le point de vue qui nous intéresse ici c’est évidement celui de l’annonceur : et il connaît très bien les ficelles de “l’engagement” : elle existent depuis que le commerce existe. Bien que constamment mis à jour, ces ficelles sont la tarte à la crème du marketing, et pour s’en souvenir il suffit de retenir l’acronyme “A.I.D.A”:
  • A comme “Awareness” : une offre doit être portée à la connaissance d’un client,
  • I comme “Interest” : une offre doit détecter la manifestation d’intérêt et savoir y donner suite,
  • D comme “Desire” : une marque doit savoir détecter et satisfaire la manifestation du désir
  • A comme Action : une marque, bien-sûr doit savoir donner satisfaction : satisfaire l’action d’achat.

Rien de nouveau donc… Sauf que les nouvelles exigences des annonceurs s’invitent à la télévision, et cela va tout changer !

Il faut se souvenir qu’au départ de la télévision gratuite il n’était pas question d’un dialogue possible au travers de ce médium : il n’était pas possible pour une marque d'envisager capter la manifestation d'intérêt d’un téléspecteur, ni même son désir - à l'exception notable des émissions et chaînes de télé-achats. Ainsi, la télévision gratuite telle que nous la connaissons tire son “format” d’un mandat unique: agir sur “l’awareness” des téléspectateurs. C’est à dire porter à leur attention - de gré ou de force - l’existence d’offres commerciales... et cela a été extrêmement puissant pendant des années.

Les nouvelles exigences des annonceurs

Mais quel avenir pour cette vision restreinte du rôle de la TV alors qu’elle est utilisée de façon simultanée avec des terminaux reliés à internet, ou qu’elle devient elle même connectée ? Quelle avenir pour cette vision du rôle de la TV au moment où les annonceurs font pression pour exiger des opérateurs de télévision des façons d’acheter de l’espace publicitaire dans des modèles qui prennent en compte le nombre de transactions générées (sur leur site web, mobile, ou pourquoi pas, dans leur magasins directement ? ) Ils exigent déjà cela des supports internet et mobile aujourd’hui : la télévision telle que nous la connaissons ne pourra subsister si elle ne sait pas créer un lien entre son rôle de média et les nouvelles exigences des annonceurs. Les annonceurs privilègieront toujours le media le plus efficace et “prédictible”... et quelle meilleure “predictibilité” que de ne payer un espace publicitaire que lorsqu’il a créé le trafic recherché ?

Pour répondre à ce défi, la télévision gratuite devra s’adapter pour offrir les mêmes services que les supports qui la concurrencent: accompagner le cycle complet de l’engagement. Générer “l’awareness”, détecter la “manifestation d’intérêt”, savoir alimenter le “desir”, voire accompagner la transaction.

Vous pensez sans doute que je parle ici de science fiction ? Cette logique d’accompagnement existe déjà et les champions du genre s’appellent Google et Amazon. ( Voir à ce propos le brand content de Google et son concept de ZMOT. )

Une véritable révolution s’annonce

Pour les chaînes traditionnelles, le scénario le plus populaire de nos jours est celui de la création d’une complémentarité entre la télévision gratuite telle que nous la connaissons et l’écosystème des “seconds écrans”. C’est un scénario qui a l’avantage d’être pragmatique et simple : c’est l’idée de créer pour les annonceurs une “publicité augmentée”, l’idée de fournir à des marques une dimension d’interactions en plus du spot traditionnel. C’est un scénario qui tombe sous le sens…

C’est pourtant un scénario qui choisi d’ignorer plus de 25 ans échec constant de la “télévision interactive” ! C’est un scénario qui s’appuie pour la énième fois de son histoire sur “l’amélioration des outils techniques” pour justifier des nouvelles raisons de croire cette fois-ci à la télévision interactive.

Il faut gagner la tolérance du téléspectateur

L’avenir nous le dira, mais cela semble très improbable, car la télévision gratuite telle que nous la connaissons porte dans son format un inconvénient majeur dans sa façon de construire l’audience qu’elle met à disposition des annonceurs: elle génère un engagement avec le programme audiovisuel en lui même ! Et plus l’audience est robuste, en volume, et en récurrence, plus cette audience est engagée avec le contenu, avec le programme, et non avec le message des annonceurs.

C’est une notion très simple a expliquer. Prenons une série par exemple: le principe de la télévision gratuite, c’est de construire une narration, puis de l'interrompre au moment le plus critique, au moment du “point d’orgue”, du “climax”, pour gagner “l’autorisation” - c’est à dire en pratique la “tolérance” - du téléspectateur pour l’exposer à des messages publicitaires. Il s’agit d’avoir l’assurance que le téléspectateur restera devant les messages. Ca marche depuis 50 ans (même si nous prétendons tous ne pas regarder ces réclames). Mais le prix a payer pour les annonceurs pose un gros problème aujourd’hui : les téléspectateurs restent avant tout “engagés” avec le programme et non avec les messages des annonceurs.

Retrouver l'engagement

Preuve en est notre tolérance à la répétition des messages publicitaires, à leur densité et à leur volume, qui, à la télévision, repose sur une attention “distraite”. N’avez-vous jamais perçus combien ces mêmes pub distribuées en introduction de vidéos à la demande sur internet vous semblent insupportable ? Dès leur première visualisation ? 78% des utilisateurs de Youtube ne tolèrent même pas une seule pub avant de regarder un programme à la demande.

Dans les faits, ce que veulent les téléspectateurs lorsqu’ils regardent la TV, c’est retrouver la narration avec laquelle ils sont vraiment “engagés”... et ils ne sont pas prêt à entrer dans un processus d’interaction a moins d’être sûrs, certains de ne pas rater le dénouement de la narration tant attendu qui récompense une séance de publicité et favorise l’oubli de l’extraordinaire agressivité de l’interruption de la coupure pub. Le scénario “publicité enrichie” n’aura donc qu’un temps.

Existe-t-il un autre scénario ?

Je propose un axe pour en envisager un autre : il s’agit de remettre en cause le format même de la télévision telle que nous la connaissons, le principe de construction d’une narration articulé autour d’un climax en vue d’une interruption. Cela parait fou, mais si la télévision gratuite veut continuer à satisfaire ses clients, les annonceurs, elle va devoir faire évoluer son format.

C’est un scénario où programme, annonceur, et transaction doivent être réconciliés. Ce scénario consiste à envisager un futur où les contenus des chaînes gratuites aura pour objet d’informer (Awareness), de générer et de satisfaire la curiosité (Interest), de supporter l’exploration (Desire), voire de supporter... des transactions (Action) !

De façon intéressante, la pyramide de valeur des programmes audiovisuels d’une telle télévision gratuite du futur pourrait bien être différentes de celle que nous connaissons aujourd’hui : adieu séries, cinéma, et autres évènements sportifs (sauf ceux avec une mi-temps) qui ne se prêtent pas aux contraintes d’AIDA... et bonjour documentaires, magazine et info, ou plutôt “infotainment transactionnel”. Cauchemar ou réalité ?

Gabriel Dabi-Schwebel, fondateur de l'agence web 1min30

vendredi 27 avril 2012

Répandue en Europe, la gratuité ne suffit pas à ouvrir les portes de l’université

  • Dans de nombreux pays, les frais d’inscription annuels sont inférieurs à 1 000 €.
  • Pour autant, seuls les pays où les aides sont importantes affichent un taux d’accès supérieur à la moyenne.

La potion promet d’être amère pour certains étudiants espagnols. Afin d’enrayer le creusement des déficits publics, le gouvernement central vient d’adopter des mesures de rigueur, qui touchent aussi les régions. L’enseignement supérieur est concerné : elles pourront si elles le veulent augmenter de 50 % les frais d’inscription à l’université, et donc les faire passer de 1 000 à 1 500 € par an en moyenne.

Une hausse « injuste et brutale », ont dénoncé avant-hier des étudiants brandissant des banderoles près de l’université Complutense, à Madrid. Le taux de chômage des jeunes – 50 % – démontrant que les diplômes ne garantissent plus l’accès à l’emploi, cette augmentation leur paraît d’autant plus injuste.

L’Espagne faisait jusqu’alors partie de ces pays d’Europe qui conjuguent des frais de scolarité universitaires peu élevés et des systèmes d’aides aux étudiants peu développés. Seuls 35 % de ces derniers bénéficient d’un soutien de l’État. La situation est identique en Autriche, en Belgique, en République tchèque ou encore au Portugal : l’université est financièrement accessible – les frais d’inscription, en moyenne, ne dépassent pas 1 000 € – et la proportion d’étudiants aidés par l’État, inférieure à 40 %.

FRAIS D’INSCRIPTION ET AIDES

En théorie, la quasi-gratuité doit suffire à garantir l’accès le plus large possible aux bancs des facultés. Mais la pratique est souvent autre. En Autriche, en Belgique ou en Espagne, le taux d’accès des jeunes à l’enseignement universitaire est inférieur à la moyenne européenne (60 % environ). « Des frais de scolarité élevés peuvent être un obstacle à la scolarisation, certes, mais (…) il ne suffit pas de les modérer pour améliorer l’accessibilité », analyse l’OCDE dans son dernier rapport « Regards sur l’éducation ».

Confrontées à la « massification » – partout ou presque en Europe, le nombre d’étudiants a progressé ces trente dernières années – et à des exigences budgétaires plus sévères en raison de la crise économique, les universités dans ces différents pays s’interrogent sur la pertinence de la gratuité. Un peu partout, le chemin de l’Espagne est envisagé. « Il n’est pas choquant d’augmenter les frais d’inscription, à condition que l’on crée des aides pour les étudiants », estime Éric Charbonnier, expert à la direction éducation de l’OCDE.

DIFFÉRENCE ENTRE EUROPE DU NORD ET DU SUD

Les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont mis cette formule en pratique. Le niveau des frais de scolarité – 2 000 et 4 000 € par an en moyenne respectivement – peut à première vue sembler rédhibitoire. Mais dans un pays comme dans l’autre, des systèmes d’aides ont jusqu’alors permis d’ouvrir plus largement les portes de l’université, les deux pays affichant des taux d’accès supérieurs à 60 %.

Au Royaume-Uni cependant, la réforme qui doit entrer en vigueur en septembre prochain pourrait se montrer dissuasive. Pour combler le déficit public, les universités pourront désormais tripler le prix de leurs prestations – et donc les faire passer jusqu’à 12 000 € par an. L’État continuera cependant d’avancer ces frais aux étudiants, censés les rembourser une fois dans la vie active dès lors que leur salaire dépasse un seuil fixé par l’État.

Les pays d’Europe du Nord, eux, ont trouvé une autre parade. La Suède, le Danemark et la Finlande conjuguent une gratuité totale de l’université et des aides généreuses. À Stockholm, 100 % des étudiants peuvent en bénéficier, quelles que soient leurs origines sociales et leurs études. Les taux d’accès à l’université dépassent la moyenne en Finlande et en Suède (69 % et 68 % respectivement). Revers de la médaille : un impôt sur le revenu élevé.

MARIANNE MEUNIER
26/4/12 - 18 H 00 

samedi 14 avril 2012

La gratuité de l'université - Autopsie d'un principe perd


Lisa-Marie Gervais 14 avril 2012
ledevoir.com

Il y a 50 ans, alors que le Québec entreprenait son plus gros chantier à ce jour en éducation, la gratuité scolaire et des études supérieures s’est érigée comme pilier de la société.

Le principe de la gratuité avait le vent dans les voiles dans les années soixante. Force est d'admettre qu'il a dévié de sa trajectoire 50 ans plus tard, alors qu'il a totalement disparu du discours des élites politiques et économiques. Autopsie d'un principe moribond.

Aussi tranquille fût-elle, la Révolution n'a que très peu transformé les positions des acteurs dans le débat sur la hausse des droits de scolarité. Le rapport dirigé par Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l'Université Laval, volumineux ouvrage en cinq tomes d'une commission royale d'enquête sur l'état de l'éducation dans les années 60, en témoigne. Hier comme aujourd'hui, les universités, toujours en quête de revenus, réclament que les frais de scolarité, qui «n'ont pas subi la même hausse que le coût général de la vie», représentent une plus grande part du budget des universités. Quant aux étudiants, ils ripostent que «les frais de scolarité constituent une entrave à la démocratisation de l'enseignement supérieur». Entre les deux, un État qui, reconnaissant l'importance des études supérieures, tentait d'en «favoriser l'accès» par un régime de prêts et bourses très semblable à l'actuel. Cela vous rappelle quelque chose?

Certes, rien n'a vraiment changé, à une exception près: le principe de la gratuité, qui avait le vent en poupe, s'est muté en concept moribond, rarement évoqué dans le débat sur le financement des universités, absent totalement du discours des gens d'affaires et du gouvernement. La gratuité serait reléguée aux oubliettes avec un bon nombre d'utopies si elle n'était pas revendiquée depuis 2001 par l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE) et, avant elle, par leurs prédécesseurs, le Mouvement pour le droit à l'éducation (MDE) et l'Association nationale des étudiantes et des étudiants du Québec (ANNEQ). Là encore, l'idée a été momentanément mise au rancart par la Coalition large de l'ASSE (CLASSE), le temps de la grève, au profit d'un discours prônant le gel.

Le respecté sociologue Guy Rocher, qui a été membre de la commission Parent, confiait cette semaine au Devoir que la gratuité n'a rien d'une utopie. «Il s'agit d'un choix de société qui coûterait 1 % du budget du Québec», a-t-il rappelé. Selon la commission Parent, la gratuité était «souhaitable à long terme», même s'il a été recommandé que les frais exigés pour fréquenter l'université demeurent en raison des trop grands coûts de la réforme complète du système d'éducation qui s'opérait.

L'émergence du principe de gratuité

Ainsi, il y a 50 ans, alors que le Québec entreprenait son plus gros chantier à ce jour en éducation, la gratuité scolaire et des études supérieures s'est érigée comme pilier de la société. Il était même question d'un salaire étudiant «pour les plus nécessiteux». Par ce principe, on désirait notamment «démocratiser le savoir, éliminer toute barrière psychologique et financière à l'accessibilité et former des cadres scientifiques et professionnels dont le Québec [avait] un urgent besoin». Politiquement et économiquement, c'était l'éveil tranquille d'une province en pleine émancipation.

Ailleurs au Canada, sauf à Terre-Neuve où on envisageait d'introduire graduellement la gratuité universitaire, les universités, qu'elles fussent publiques ou privées, exigeaient des droits de scolarité semblables à ceux du Québec, soit environ 500 $ (3700 $ aujourd'hui). Aux États-Unis, où cohabitent les universités privées et les universités d'État, les droits variaient de la gratuité complète à des montants allant jusqu'à 1700 $ (12 400 $ aujourd'hui). Le portrait européen ressemblait en tous points à celui d'aujourd'hui: c'était la gratuité totale en Suède, en Union soviétique et en France (sauf pour le coût d'inscription) et des droits de scolarité dérisoires en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas et en Belgique. Bien que les droits exigés y étaient très peu élevés à l'époque comparativement à aujourd'hui, c'était en Angleterre que les études supérieures coûtaient le plus cher, soit entre 180 et 225 $ (entre 1300 et 1650 $ aujourd'hui).

Ainsi, à l'international, la conjoncture était favorable à la gratuité. Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies a été adopté et ouvert à la ratification dès 1966, mais n'est entré en vigueur que dix ans plus tard. Le Canada en fait partie. Il stipule que «l'enseignement supérieur doit être rendu accessible à tous en pleine égalité, en fonction des capacités de chacun, par tous les moyens appropriés et notamment par l'instauration progressive de la gratuité», peut-on lire à l'article 13, alinéa 2c).

Jean-Pierre Proulx, journaliste et professeur retraité de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, constate que le mot «notamment» du pacte onusien a pu laisser place à l'interprétation. «On peut s'appesantir sur ce mot, le Canada [et le Québec à la suite d'un décret] est toujours lié à cette déclaration qui prône la gratuité comme idéal», note-t-il. Des munitions pour miner le concept?

Un changement économique...

Le philosophe et spécialiste des questions d'éducation Normand Baillargeon résume éloquemment le chemin parcouru de l'idée de gratuité, des années soixante à nos jours. «On est passés d'un moment historique au Québec, où un monseigneur de l'Église défend un projet pour moderniser l'éducation à une époque, une cinquantaine d'années plus tard, où ce projet nous est devenu complètement étranger.»

Pour Yvan Perrier, professeur de sciences politiques au cégep du Vieux-Montréal, le rôle et la mission des universités ont été carrément perdus de vue. «Les gens se sont mis à faire des appréciations très subjectives et ont perdu de vue le rôle du système scolaire. On parlait davantage du contexte nord-américain en nous positionnant sur le même front, sous prétexte que les droits étaient moins élevés au Québec. Mais on ne s'est pas demandé à quoi devait servir le système d'éducation universitaire», avance celui qui est cosignataire, avec Guy Rocher, de la lettre rendue publique par Le Devoir cette semaine.

Se répercutant sur les finances publiques, les crises économiques du début des années 80 et des années 90 ont desservi le rôle des universités, croit-il. «C'est à ce moment-là qu'on a vu le gouvernement prendre le virage de l'utilisateur payeur. S'est ensuivi un discours axé sur l'égoïsme social, une compétition entre les individus. Il y a des mesures de durcissement à l'égard des assistés sociaux. On commence à faire des distinctions entre les aptes et les inaptes au travail, et les aptes au travail doivent repenser à se requalifier pour retourner sur le marché du travail. C'est une vision marchande du système d'éducation qui apparaît, celle qui dit que c'est à l'individu d'assumer son investissement», explique M. Perrier, spécialiste des rapports entre l'État et les syndicats du secteur public.

Selon Normand Baillargeon, la trajectoire de la gratuité a à ce point dévié d'abord pour des raisons externes, relatives au contexte économique. «Il y avait une vision moderne de l'éducation comme jouant un rôle crucial de formation et d'émancipation de l'individu par la raison [...] mais on la voyait aussi comme préparant au marché du travail. On avait et on a encore cette vision romantique ou plutôt moderne de ce rapport à l'économie. On savait que ça allait conduire à des inégalités, mais on ne savait pas quelles allaient être les répercussions. Or les inégalités sont devenues monstrueuses. Même l'OCDE le reconnaît. Au Québec comme aux États-Unis, les salaires moyens stagnent depuis une quarantaine d'années tandis qu'un pour cent de la population s'enrichit, note l'auteur de Je ne suis pas une PME. L'éducation sert de moins en moins à consolider les liens politiques, mais à rendre possible l'économique.»

... et idéologique

Le débat philosophique sur la gratuité a été ultimement tranché dans l'arène politique, soutient Jean-Pierre Proulx. «En pratique, le gouvernement ne fait pas de philosophie, bien sûr. Il organise ses principes et prend des décisions en fonction de la sacoche, surtout si le gouvernement au pouvoir partage une idéologie plus pragmatique.»

M. Baillargeon explique également le déclin de la gratuité par un autre constat: le consentement aux idéaux de la modernité, qu'il appelle l'ennemi intérieur. «C'est une chose que de reconnaître l'ennemi extérieur et son influence extrêmement grande, mais c'est une erreur de ramener tout à ça. Car il y a une part là-dedans qui concerne le consentement des individus à faire des choses. Comme les universités qui consentent, au nom de la rentabilité, à ouvrir des programmes bidon, a-t-il soutenu. Oui, il y a eu l'influence des think tanks, le démantèlement des accords de Bretton Woods, la financiarisation de l'économie. Mais je maintiens que, dans le cas de l'éducation, on aurait pu résister plus et mieux.»

http://www.ledevoir.com/societe/education/347406/la-gratuite-de-l-universite-autopsie-d-un-principe-perdu

samedi 1 octobre 2011

Université : la gratuité des études, pire ennemi de la démocratisation

LE PLUS. L'université gratuite et égalitaire, c'est un mythe dépassé pour François Garçon. Cet enseignant-chercheur propose de s'inspirer de ce qui se passe chez les Anglo-saxons : des droits d'inscription certes considérables et, paradoxalement, un nombre d'étudiants plus conséquent.

Lundi 26 septembre, l’Institut Montaigne consacrait sa journée à l’enseignement supérieur sous l’intitulé "15 ans de réformes des universités : quels acquis, quels défis ?". Y assistaient notamment Nicolas Sarkozy, Laurent Wauquiez, Jean-François Copé, Claude Allègre et Jack Lang. Ce dernier, lors d’un excellent déjeuner, devait remarteler son attachement à la gratuité de l’enseignement supérieur, seule garantie, selon lui, de sa démocratisation.

Contre cette idée reçue, on rappellera à l’ancien ministre, mais également à Laurent Wauquiez qui ferrailla ce même jour à ses côtés contre le même ennemi, que les droits d’inscription ne sont pas la barrière sociale redoutée.
Salle de cours de l'unviersité de Nantes, avril 2006 (F. Perry / AFP)
Salle de cours de l'université de Nantes, avril 2006 (F. Perry / AFP)


Oublions l’incantation et revenons aux chiffres : avec des droits d’inscription moyen de l’ordre de 300 euros par an, la France, toutes filières confondues, compte 2,2 millions d’étudiants. Effectifs identiques en Grande-Bretagne (2,3 millions) où, en 2004, les travaillistes ont porté les droits d’inscription à 3700 euros (3250£). Qui n’en conclura que l’envolée des droits britanniques n’a donc pas nui à la démocratisation du secteur ?

Exemple plus spectaculaire encore aux États-Unis : en moyenne nationale, les droits d’inscription dans les 4300 établissements supérieurs nord-américaines s’élèvent à 30.000 dollars par an. À ces niveaux délirants, les universités américaines ne devraient être hantées que par les rejetons des traders de Wall Street. Pourtant, l’an dernier, l’enseignement supérieur américain comptait 17,7 millions d’étudiants soit, à démographie égale, une population d’étudiants 60% supérieure à la France où, on l’a vu, les droits d’inscription équivalent à un abonnement téléphonique.

À Jack Lang tout comme à Laurent Wauquiez, on ne recommandera pas seulement la lecture du rapport de Terra Nova que vient de signer Yves Litchtenberger, favorable à un renchérissement des droits d’inscription. On les invitera également à voyager, à s’intéresser à ce qui se passe hors de l’Hexagone, là où l’enseignement supérieur est pris au sérieux, tant par les pouvoirs publics que par les professeurs et leurs étudiants.

Ce qu’il convient de faire est de décupler les droits d’inscription actuels et, tout comme en Grande-Bretagne, d’assortir cette mesure de systèmes de prêts remboursables sous conditions de ressources (à partir de 24.000 euros par an en Grande-Bretagne) sur des périodes pouvant aller jusqu’à vingt ans.

Cercle vertueux : en Grande-Bretagne, les profs sont très correctement payés, grâce notamment aux moyens dégagés, sont tenus de conseiller et d’accueillir leurs étudiants entre 6 et 10 heures par semaine dans leurs bureaux individualisés, font moins d’heures de cours, et les cours magistraux passent à la trappe au profit de séminaires jugés plus formateurs.

Écarter cette politique, instaurée en Europe par les socialistes britanniques, revient dans les faits à protéger les classes dirigeantes, celles qui, en France, ont obtenu du législateur un allègement fiscal au motif qu’elles financent les études de leurs gamins, études dont on a vu qu’elles étaient pourtant gratuites.

Dans un article paru en juin dernier dans "The Times Higher Education", George Watson, professeur de littérature anglaise au St John’s College de Cambridge, diagnostiquait la bataille de tranchées autour de l’augmentation des droits d’inscription comme une ultime guerrilla des riches, désormais perdue : finalement, ils allaient devoir mettre la main au portefeuille pour les études de leurs enfants après avoir, pendant des décennies, fait croire que cette bataille dont ils touchaient les dividendes était celle de la nation toute entière.

De leur côté, faut-il que les Français soient bonnes poires pour supporter passivement le bonneteau de ces polytechniciens, fils de polytechniciens, être payés pendant leurs études gratuites (!?) pour, diplôme en poche, filer vers la City londonienne, engraisser les concessionnaires Mercedez. Les diplômés des ENS offrent, à quelques nuances près, un spectacle aussi scandaleux.

Non, messieurs les ministres, la gratuité de l’enseignement supérieur combinée à une politique de bourses aussi faméliques que massivement allouées n’est pas la condition de la démocratisation des études ! Soit vous le savez, et vous nous prenez pour des gogos. Soit vous l’ignorez, et vos conseillers doivent se mettre au benchmarking, de toute urgence.

Par Francois Garçon enseignant-chercheur

Edité par Daphnée Leportois

Modifié le 30-09-2011 à 19h06

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/197912;universite-la-gratuite-des-etudes-pire-ennemi-de-la-democratisation.html

samedi 27 août 2011

Terra Nova à l’assaut du dogme de l’université gratuite

Le groupe de réflexion Terra Nova, proche du Parti socialiste, a émis plusieurs suggestions pour améliorer la vie des étudiants et la compétitivité des universités françaises. Il propose notamment une hausse des frais d'inscriptions, mais également la création d'une allocation autonomie de 500€ pour tous les étudiants.

La politique de la jeunesse, dont certains candidats à la primaire socialistes, et non des moindres, ont d’ores et déjà annoncé qu’elle serait au cœur de leur programme, est indissociable de la politique de l’enseignement supérieur. L’objectif de conduire 50% d’une classe d’âge au niveau licence vise à favoriser l’intégration des jeunes, tandis que l’allongement de la durée des études rend la transition vers l’âge adulte plus délicate, et plus lourde à assumer pour les familles.

La dernière note du think tank Terra Nova (considéré comme proche du PS), consacrée aux problèmes de l’enseignement supérieur, peut à cet égard être rattachée à la note sur l’autonomie de la jeunesse présentée au printemps dernier.

Terra Nova s’attaque notamment à un tabou du « camp progressiste », le dogme de la quasi-gratuité des études supérieures, en proposant une augmentation substantielle (quoique modérée, il s’agirait d’une multiplication d’un facteur 2 à 4) des droits d’inscription à l’université. L’audace est notable à l’heure où il est de bon ton de déplorer l’augmentation du coût de la vie étudiante.

L’objectif est de remédier au sous-financement chronique des universités, qui est l’une des causes de leurs difficultés à intégrer les nouveaux étudiants et de leur relatif déclin - 48% des bacheliers s’inscrivaient à l’université en 1997, ils ne sont plus que 37% en 2009. Les droits d’inscription représentent aujourd’hui 3 ou 4 % des budgets universitaires ; si l’effort de la collectivité, tout le monde en convient, doit être accru, la sanctuarisation du financement des universités passe cependant par la contribution de leurs usagers. Une telle contribution est tout à fait justifiée dans la mesure où les étudiants sont les principaux bénéficiaires du service rendu, en termes de futurs salaires et pensions.

Une proposition politiquement habile

L’objection de la charge qui pèse sur les familles, notamment dans les petites classes moyennes qui sont souvent victimes des effets de seuil en matière d’aide sociale, doit cependant être prise en compte. L’augmentation des droits d’inscription pourrait être dissuasive si l’on ne trouvait pas de solutions nouvelles pour aider au financement des études. L’astuce de Terra Nova consiste à présenter sa proposition d’augmentation des droits d’inscriptions comme la contrepartie d’une généreuse allocation d’études supérieures universelle – ce que la note sur l’autonomie de la jeunesse désignait comme un « capital-formation », susceptible en théorie d’être utilisable toute la vie active dans la perspective de la formation continue, mais qui pour l’essentiel devrait permettre aux étudiants de bénéficier de l’équivalent du RSA durant une période de trois ou quatre ans. Les deux notes précisent que cette allocation pourrait avoir pour complément un prêt à remboursement « contingent » (conditionné par l’accès à un seuil de revenu durant la vie active) garanti par l’Etat – un type de solutions au problème du financement de la vie étudiante qu’il conviendrait sans doute d’examiner plus attentivement.

Ce dispositif consistant à coupler les deux propositions – l’augmentation des droits d’inscriptions et l’allocation d’études supérieures - présente deux avantages. Il permet, d’une part, de dessiner une véritable politique de la jeunesse, articulant soutien et responsabilisation des jeunes ; d’autre part, le fait de présenter l’augmentation des droits d’inscriptions - un chiffon rouge susceptible de générer des manifestations monstres - comme la contrepartie d’une vieille revendication de l’UNEF, le principal syndicat étudiant du « camp progressiste », peut apparaître comme une solution tactique au problème de la faisabilité politique.

La dite contrepartie peut toutefois sembler exorbitante en période de crise des finances publiques. C'est pourquoi, sans doute, le PS s’est pour l’heure contenté de proposer une allocation d’études sous conditions de ressources, une manière de rebaptiser la somme des aides déjà existantes. Quoiqu’on en pense, néanmoins, les propositions de Terra Nova méritent le débat, la problématique qui leur est sous-jacente étant incontournable.

Eric Deschavanne, professeur de philosophie. A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

Publié le 25 août 2011

http://www.atlantico.fr/decryptage/terra-nova-frais-inscriptions-universitaires-hausse-allocations-168297.html