Affichage des articles dont le libellé est usage numérique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est usage numérique. Afficher tous les articles

mardi 1 octobre 2013

Le numérique en France : les usage(r)s, clé de l'innovation

Selon Claudy Lebreton, président PS du conseil général des Côtes d'Armor, « chaque territoire doit inventer son propre avenir » numérique, en tenant compte des usages et des usagers, jusqu'ici oubliés par le pouvoirs publics. / Reuters











 
Le président des Côtes d'Armor a rendu à Cécile Duflot un rapport sur l'économie numérique dans les territoires, centré sur les usages. Claudy Lebreton propose notamment de nommer un « coach numérique » par bassin de vie pour mutualiser les dispositifs et dynamiser l'innovation.

Ce n'est pas parce que les problèmes sont complexes et les caisses publiques vides qu'il n'existe pas quelques solutions simples, efficaces et peu coûteuses. Ce présupposé à la réflexion nécessite, certes, un peu de lucidité politique et un zeste de bon sens. Ce dont semble avoir fait preuve Claudy Lebreton en concoctant son rapport sur « Les territoires numériques de la France de demain ».

En tout cas, il tranche nettement sur la production pléthorique et souvent absconse sur le sujet. Cécile Duflot, ministre de l'Égalité des territoires, lui avait confié une telle mission car les stratégies publiques et privées lui semblaient de moins en moins susceptibles de résorber la fracture numérique.

Claudy Lebreton est un élu. Il est président (PS) du conseil général des Côtes d'Armor, connaît les problèmes de l'intérieur et sait parfaitement à quel point la conjonction de la technocratie du numérique et d'élus débordés par les questions techniques peut s'avérer contre-productive.

Il se définit lui-même comme un « généraliste du territoire » et il s'est rendu compte à quel point la décentralisation à la française a, de droit ou de fait, abouti depuis longtemps « à une cogestion entre les collectivités et les services déconcentrés de l'État », sur la question du numérique.

Malheureusement, l'alliance n'est pas toujours probante. D'ailleurs, après que l'inspection des finances a passé au lance-flammes les politiques publiques en matière de numérique il y a un an, la Cour des comptes en a rajouté une couche : elle a constaté que l'organisation territoriale de l'État n'a freiné ni « l'accroissement d'inégalités territoriales de plus en plus marquées », ni « une concentration de l'activité économique dans les métropoles ».

Dans le même temps, elle n'a généré que des « mutualisations multiples mais de portée restreinte » et surtout laissé perdurer une « organisation défaillante des systèmes d'information ».

À force de laisser les questions d'infrastructures et de matériel monopoliser les débats, la question des usages a été perdue de vue depuis longtemps par la puissance publique. Or, c'est la seule question qui importe, selon Claudy Lebreton.

Le premier constat du rapport est donc que dans « le champ des services et des usages numériques, de nombreuses expérimentations ont été conduites, mais trop souvent de manière isolée, et sans qu'aient été identifiées les conditions de leur généralisation. Les initiatives des collectivités sont marquées par une très grande hétérogénéité en matière d'expertise numérique et d'ingénierie de projet ».

Les collectivités locales étant aujourd'hui les principales actrices d'un secteur déserté par l'État, faute de moyens, le territoire ressemble assez à un bazar numérique qui constitue, lui, « une véritable menace pour l'égalité des territoires ».

Le deuxième constat, assez rare dans les rapports de la République, est que « chaque territoire doit inventer son propre avenir, en gérant l'ensemble de ses ressources et contraintes (économiques, énergétiques, environnementales, agricoles, financières, démographiques, sociales, etc.), de manière intégrée ».

Claudy Lebreton a fait sienne l'idée que le numérique n'est pas un secteur économique comme les autres : son fonctionnement en réseau, à « l'horizontale », est pratiquement incompatible avec le système d'organisation pyramidale du territoire : « Pour libérer les initiatives - puisque c'est bien de cela qu'il s'agit - il importe notamment de revoir l'ensemble de notre conception de la dé centralisation des pouvoirs, ou encore d'imaginer une optimisation des moyens en croisant les ressources publiques et privées. Ce qui ne laissera évidemment pas à l'écart nos pratiques démocratiques et le rôle des élus. »

Le rapporteur qui, depuis un an et demi, négocie pied à pied en tant que président de l'Assemblée des départements de France, un acte de la décentralisation qui fait pousser des cris d'orfraie à la plupart des élus, bien qu'il ne soit guère révolutionnaire, n'est toutefois pas un enfant de chœur. Il a conscience qu'il vaut mieux ne pas attendre la prochaine hypothétique réforme pour agir. Mieux vaut contourner l'obstacle.

Le coordinateur ? C'est le plus motivé

L'une des certitudes de Claudy Lebreton est ainsi que « l'État, en même temps que les territoires, doit se mettre en capacité d'agir en réseau, de jouer un rôle de "passeur" et de "médiateur" entre les territoires », charge à ces derniers et aux individus de « dessiner ensemble et de développer des projets numériques ». Un État simple, qui ne se mêle pas de ce pour quoi il n'a ni les affinités intellectuelles, ni les finances.

Venant d'un élu socialiste proche depuis longtemps de François Hollande encore plus qu'il le fut de Lionel Jospin, la remarque devrait avoir des chances de porter.

Son souhait est de sortir d'un système où « les politiques territoriales se mobilisent sur les réseaux et se technicisent » et où « la politique de l'État se recentre sur ce qui coûte le moins cher à produire pour exister : les lois et la régulation ».

Donc, un seul mot d'ordre : faire simple et efficace. Et le meilleur moyen, c'est de raisonner dans un autre cadre, d'éviter de rajouter une lasagne au millefeuille territorial. La notion du bassin de vie, développée par la Commission européenne ou l'Insee depuis une dizaine d'années, est certainement la meilleure puisqu'elle regroupe les territoires autour de « paniers » d'équipements et de services indispensables, quelle que soit la commune qui les offre.

Il y a 1 666 « paniers » en France - dont 1 287 sont ruraux - où la fracture numérique est la plus vive et où la population augmente 50 % plus vite que dans les zones urbaines.

Dans chacun de ces bassins de vie, au moins dans ceux qui en ont le plus besoin, on peut nommer un coordinateur territorial à l'innovation et à la culture numérique. Sa mission : mutualiser et gérer les moyens de tous les échelons des collectivités sur son bassin, de la commune à la région. Et on peut lui adjoindre un conseil local du numérique sur le modèle du conseil national totalement indépendant, mais travaillant en réseau avec tous les autres conseils locaux.

La plupart des niveaux de collectivités se battant sur la question de la responsabilité numérique, la proposition réglerait quelques problèmes... Pour l'instant, la seule structure à avoir pensé à ce «coach numérique » du territoire, c'est Orange, l'opérateur historique télécoms : avec (en plus des tuyaux !) sa force de frappe en termes d'effectifs et de produits pour les collectivités, de l'éducation à l'e-santé en passant par la culture et les équipements de la ville intelligente, le groupe de Stéphane Richard se positionne de facto sur ce créneau.

« L'idée du coordinateur dans le bassin de vie est simple, explique Claudy Lebreton. Peu importe d'où il vient, du privé, du public ou de l'associatif. L'important est qu'il se mobilise et qu'il sache laisser germer l'innovation. Le numérique, c'est de la prise de responsabilité et de l'innovation, on ne peut régler les problèmes en quadrillant la France avec des bassins de vie et en mettant un fonctionnaire dans chacun, c'est voué à l'échec. Là, c'est quelqu'un du territoire capable de comprendre que dans son canton rural et dans son canton périurbain, les attentes ne sont pas les mêmes. Le coordinateur, c'est le plus motivé du bassin. Si jamais on ne trouve personne, l'État pourra toujours désigner quelqu'un. »

Pour des conventions entre collectivités

À partir de là se déroule un plan de 22 recommandations : de la convention numérique par bassin de vie entre collectivités pour mutualiser les investissements à la refonte des espaces publics numériques (EPN).

Ces derniers sont les exemples mêmes d'une bonne idée qui n'a pas su évoluer avec la demande : leur champ d'intervention est devenu trop limité (c'est d'eux que devraient germer les FabLabs, mais ils ne sont pas vraiment équipés pour), leur « clientèle » trop limitée et pas assez ouverte sur l'éducation, l'e-learning ou la formation, et ils sont, finalement, peu adaptés au télétravail.

Certaines recommandations sont d'ailleurs réalisables immédiatement, comme la création de « territoires de transition et d'innovation » pour équilibrer la métropolisation galopante de la France. C'est en effet l'avantage de ces propositions : elles ne nécessitent aucun texte de loi. Tout est déjà quelque part dans le droit, il suffit de quelques règlements.

Mieux, juridiquement, l'idée très nouvelle de la convention entre collectivités, ou entre public et privé, est applicable immédiatement et ne nécessite aucun débat. Elle est une pure question de bonne volonté. Un avantage énorme pour Cécile Duflot qui peut s'emparer de tout ou partie des recommandations et les proposer sans passer par la case débat au Parlement. Il est donc possible que les premiers « coachs numériques » des territoires voient rapidement le jour.

Jean-Pierre Gonguet | 01/10/2013, 08:44

samedi 22 octobre 2011

Réseaux sociaux : usage fort, confiance faible

"Privacy paradox", le retour. La deuxième vague du baromètre Acsel – Caisse des dépôts, nous apprend que 66 % des Français utilisent régulièrement les réseaux sociaux quand ils ne sont que 35% à leur confiance. C'est une nouvelle illustration de cette notion, qui consiste à étaler auprès de certains (amis, tribus, famille) tous les actes de sa vie, même les plus secrets, tout en revendiquant auprès d’autres (autorités politiques, parentales, administratives…) le droit de protéger une partie de ses informations personnelles.

Les principaux risques perçus par les utilisateurs méfiants ? L’accès à des éléments de vie privée par les collègues (33%), la perte de vie privée en générale (38%), l’accès à ses informations par des inconnus (48%).

Jean-Pierre Buthion, président de la commission identité numérique au sein de l’Association de l’économie numérique, explique ainsi au quotidien Les Echos que :

« La méfiance envers les réseaux sociaux est un phénomène nouveau. Les utilisateurs commencent à agir avec discernement et ne semblent plus disposés à répliquer sur ces réseaux tous les usages du Web. »

Si les Français semblent désormais faire plus attention à la mise en ligne de leurs données personnelles, ils n’étaient encore que 4% l’année dernière à surveiller leur identité numérique, en tapant leur nom dans un moteur de recherche.

http://www.rslnmag.fr/vu-sur-le-web


vendredi 7 octobre 2011

Les usages à l’ère du numérique


En quoi les nouvelles technologies ont-elles modifié nos usages ? Comment les usagers ont-ils évolué face à la prolifération des outils numériques ? Découvrez le point de vue de Louise Merzeau, médiologue, dans cet épisode du podcast audio.

Les technologies de l'information et de la communication ont induit un changement de paradigme dans la définition des usages et a fortiori des usagers. Alors, quels sont les usages et qui sont les usagers d'aujourd'hui ? C'est ce que nous explique Louise Merzeau, chercheuse en sciences de l'information et de la communication.

Elle nous alerte sur les stéréotypes souvent véhiculés sur ces usagers et nous invite à intégrer ces nouveaux comportements dans une dimension plus large. C'est sans détours que la chercheuse nous fait part de ses préoccupations face à la stigmatisation des usagers à l'ère du numérique.


ACCES A LA RUBRIQUE

URL rétrolien (trackback) pour cet article
 

jeudi 6 octobre 2011

Pourquoi le numérique est-il une culture ?

Invité du CIGREF en tant que Grand Témoin, Milad Doueihi interpelle les acteurs de l’Entreprise Numérique ! Ses questions permettent de planter le nouveau décor qui s’impose aux dirigeants d’entreprises aujourd’hui, comme à la société en général. En effet, si le numérique est à la fois une science et une culture qui introduit de nouvelles valeurs, de nouveaux critères sur nos héritages culturels, l’entreprise peut-elle garder ses modèles d’affaires, ses options de création de valeur hérités de la culture précédente ?


Milad Doueihi, auteur de « Pour un humanisme numérique », philologue et historien, titulaire de la Chaire des Cultures Numériques à l’Université de Laval au Québec.

Merci au CIGREF de me donner l’occasion de partager avec vous quelques réflexions sur le monde numérique. J’aimerais aborder cette première question : pourquoi le numérique est-il une culture ?

Synthèse vidéo :


Pour aller plus loin…


Il faut déjà penser à cette évolution de notre vocabulaire, pas seulement en français, mais également en anglais, au passage qui s’est fait de manière assez transparente entre l’informatique et le numérique. En anglais, on est passé de « computing » vers le « digital ». En français de l’informatique, qui est toujours là, vers le numérique. Or, dans cette évolution sémantique, il y a un rapport avec la technicité qui est fondamentale, essentielle dans la dimension sociale et culturelle de ce qu’est la culture aujourd’hui et surtout la culture numérique.


On doit aussi se rappeler que l’informatique est une science assez particulière. Elle a commencé comme une branche des mathématiques et elle a eu le pouvoir de s’autonomiser assez rapidement, de créer son propre registre. Une fois qu’elle s’est établie comme science avec tous ses droits, elle est devenue aussi une industrie. Il n’y a que la chimie qui soit en ce sens assez proche de l’informatique. Les grandes sciences ne sont pas des industries. L’informatique et la chimie sont les seules à être de très grandes industries. Mais l’informatique n’est pas seulement une industrie, elle est aussi une culture. En effet, elle est devenue, par sa nature-même, accessible à tous. Elle n’a pas seulement modifié notre quotidien. Sa matière première est disponible. Le code exige une forme de compétences, mais il reste accessible, aux jeunes comme à toute personne qui est intéressée.

Le numérique passe de l’esprit de géométrie à l’esprit de finesse…
Cette première dimension du passage de l’informatique vers le numérique peut aussi être présentée en reprenant la pensée de Blaise Pascal qui a théorisé sur le fait qu’il existe deux esprits : un esprit de géométrie et un esprit de finesse. Selon Pascal, l’esprit de géométrie est la maitrise de la technicité, des règles. Mais une fois que cela passe vers la population, vers le peuple comme l’on disait au 17ème siècle, cela devient l’esprit de finesse. Il me semble que dans cette mutation entre l’informatique et le numérique, on vit quelque chose de semblable à ce que Pascal décrit de ce passage à l’esprit de finesse au-delà de l’esprit de géométrie. C’est très important, parce que cela nous permet de dire pourquoi et comment le numérique est une culture.

Evidemment, on ne va pas entrer dans les débats byzantins quant à une définition de la culture. Je vais reprendre une très belle phrase de Nietzsche qui dit que « la culture est ce qui modifie notre regard sur les objets, sur notre actualité, sur notre héritage ». Lorsque l’on réfléchit et que l’on considère de près ce que fait le numérique aujourd’hui, il fait précisément cela : il modifie notre regard sur le patrimoine. On est en train de numériser notre héritage imprimé, notre culture, les musées, les grandes institutions culturelles. En même temps, il produit de nouveaux objets qui n’existaient pas et, dans cette hybridation entre les deux, il y a émergence d’un nouveau regard. Emergent surtout de nouvelles perspectives sur ce que sont à la fois la personne, l’individu et la collectivité. C’est en ce sens-là que l’on peut penser que le numérique est une culture. C’est cette première dimension qui donne au numérique cet énorme poids culturel.

De l’algorithme à la sociabilité…
Deuxième dimension, le numérique a réussi quelque chose d’assez étonnant, vous le savez mieux que moi en tant que spécialistes, l’informatique est un monde fondé sur des bases scientifiques, des algorithmes. Mais néanmoins, avec ce monde qui est voué à des formes de régularité, il est devenu un lieu de sociabilité remarquable. Cette tension qui existe entre des formes normatives inscrites et où l’on trouve le rôle déterminant de ce que l’on peut appeler les « usages effectifs », est la propre dimension culturelle du numérique. Il suffit de regarder les plateformes actuelles pour voir que l’on ne peut pas imposer aux utilisateurs certaines formes d’usages. Ce sont les pratiques qui modifient les plateformes. C’est cette dynamique entre des plateformes façonnées par des idées reçues par cet imaginaire de la technique, qui permet en même temps aux utilisateurs de les modifier.

Une nouvelle dimension culturelle locale
Nous sommes devant l’émergence de nouveaux critères. Des critères à la fois culturels, politiques, sociaux et économiques. On peut parler de nouvelles valeurs qui émergent avec les pratiques et les usages du numérique. Au-delà des critères se trouvent des repères qui n’existaient pas précédemment, sauf d’une manière plutôt théorique, et qui sont désormais actualisés. Un exemple, la géolocalisation permet de nouveaux usages de proximité. Elle a créé de nouvelles valeurs à la fois économiques et sociales alors même qu’elle existait bien avant. Mais avec son déploiement à grande échelle dans les techniques, et surtout avec la convergence entre le cellulaire et le réseau classique, on voit l’émergence de nouvelles valeurs. Au-delà on trouve aussi, et c’est l’une des contradictions de la culture numérique actuelle, pas un conflit mais une tension entre la dimension globale (ce qui est quelque chose d’occidental ancré dans un usage de l’anglais associé au code et aux langues de programmation), mais qui reçoit actuellement une tendance qui va s’accélérer, un usage très local. Par exemple, lorsque vous voyagez avec le « dieu caché » qu’est Google, chaque fois que vous débarquez dans un pays, il insiste pour vous donner ses résultats de recherches dans la langue de la région où vous trouvez. Il faut essayer de le convaincre pour qu’il vous les donne dans une autre langue ! Pourquoi, parce que Google a créé des critères de pertinence associés à la fois à la proximité et à la géolocalisation. Les résultats de recherche, avec ce que cela implique, sont articulés en fonction de ce positionnement. Il y a 4 ans, cela n’existait pas.

On a souvent dit qu’il y a une forme d’homogénéité dans cette culture numérique, mais je crois que l’on voit le retour des cultures locales. C’est un avantage car cela va permettre une forme de coexistence, de cohabitation, même s’il faut négocier, entre des spécificités à la fois territoriales, linguistiques, politiques, sociales, et une forme de continuité qui est intégrée à travers la structure de la ou les plateformes.

De l’index au visage…
On assiste à une mutation culturelle très importante aujourd’hui avec les réseaux sociaux, ce que l’on appelle parfois un peu rapidement la « sociabilité numérique ». On est en train de voir une transformation de ce que j’appelle le passage de la culture de l’index vers la culture du visage. La culture de l’index, nous la connaissons tous, c’est la liste, c’est tabulaire. C’est très simple, un critère de pertinence établi avec l’ordre qui nous est donné. La culture du visage, ce n’est pas « Facebook » malgré son nom !… Je fais référence à un très beau texte écrit par un anthropologue, ethnologue du 20ème siècle qui s’intitule « la valeur esthétique du visage ». Ce qu’il observe, c’est que pour comprendre une culture différente, il faut regarder le visage dans une forme de rencontre arbitraire. Il prend l’exemple très classique d’un Allemand qui rencontre un Japonais. Il y a échange de regard entre les deux et c’est dans ce croisement des regards que se fait la formation d’une idée qui exprime la différence et l’altérité culturelle.

Aujourd’hui, avec la sociabilité, avec le rôle de l’image, de la personnalisation des plateformes qui exploitent la présence de l’image dans toute sa mesure, on est en train de surmonter certaines difficultés présentées par l’index. Comment va-t-on négocier cette mutation ? Dans quel sens va-t-elle donner lieu à de nouvelles pratiques, à de nouvelles valeurs ? Cela reste à observer.

Une mutation identitaire
Une dernière dimension culturelle, pour moi tout à fait essentielle, c’est la manière dont la culture numérique a réussi à transformer notre identité et la personne elle-même. Nous avons tous des pseudos différents, des comptes différents consacrés au travail, à la famille, aux amis… Mais le numérique modifie de manière assez radicale l’identité. Car l’identité numérique est polyphonique dans le sens où elle est multiple et qu’il est difficile de la rassembler. Ce qu’il est important de retenir, c’est que l’identité numérique est constituée comme une archive. Pourquoi ? Du point de vue du système informatique, l’identité n’est que l’assemblage, l’historique de la présence sur le réseau. C’est cet agrégat qui constitue la personnalité. Vous l’avez sans doute remarqué, par exemple si vous commandez un livre sur une plateforme en ligne, comme j’en ai fait l’expérience : j’ai voulu offrir un livre sur les jardins du désert à une personne qui allait s’installer dans le désert. Pendant des mois j’ai eu droit à des offres de livres de jardinage du désert parce que l’algorithme a décidé que c’était ce qui m’intéressait ! Il faut le convaincre de se déplacer. On peut retenir la notion de traçabilité extrême de l’identité numérique. Avec la traçabilité, il y a des problèmes, mais aussi les promesses sur le plan privé ou celui de la sécurité. Il y a aussi une notion qui n’existait pas avant, c’est la mesurabilité de l’identité.

L’identité était quelque chose de qualitatif, elle est devenue mesurable. On voit là quelque chose de déterminant. En France et en Europe, depuis le 18ème siècle, l’Etat a introduit la mesure dans toutes ses fonctions, mais aujourd’hui on est en train de construire des mesures qui touchent à l’identité de façon presque intime. C’est ce qui modifie d’une manière étonnante l‘espace de nos présences dans le monde numérique. C’est dans ces transformations de l’identité et ses constructions que l’on trouve, à travers la mesure et la traçabilité, la manière dont le numérique est une véritable culture inédite.

Est-ce que l’élève dépasse le maître ?
Le numérique est à mon avis très trompeur. Il a commencé en voulant imiter, copier les choses très familières et très connues. Il suffit de se rappeler les premières pages web, qui s’appellent toujours « pages », parce qu’il y a quelque chose auquel on tient beaucoup (surtout en France) qui s’appelle le livre…

Aujourd’hui, le numérique est en train de s’autonomiser, de se libérer de cet héritage qui nous est familier. Il est en train d’imposer, ce qui est très intéressant car les questions de responsabilité deviennent centrales, d’imposer ses propres registres et repères. C’est la véritable dimension de civilisation et de culture qu’est le numérique.

Publié le 5 octobre 2011

http://www.entreprises-et-cultures-numeriques.org/pourquoi-le-numerique-est-il-une-culture/


lundi 26 septembre 2011

Le nouvel « usager numérique »

On évoque fréquemment l’évolution des usages quand notre monde devient numérique. C’est par exemple le cœur du travail de la Fondation CIGREF, dont le Programme International de Recherche « Information Systems Dynamics » (ISD) est d’étudier l’évolution de ces usages, pour « mieux comprendre comment le monde numérique transforme notre vie et nos entreprises ». L’objectif de ces travaux est de pouvoir « alerter les dirigeants des entreprises sur les enjeux stratégiques liés à cette grande mutation ».


A l’aube de l’ère numérique, cette perception n’est pas si évidente, notamment pour les adultes par rapport aux plus jeunes et surtout aux enfants. Un décalage que Gérard Berry, professeur au Collège de France décline en termes « d’inversions mentales » induits par la nouvelle pensée algorithmique… Sur un autre plan, celui de l’écriture, pour Clarisse Herrenschmidt, chercheur qui travaille sur l’histoire des signes écrits, l’écriture numérique est une révolution qui influence la société et ses modes de cognition.

Louise Merzeau, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, s’est exprimée sur le « nouvel usager numérique » dans un entretien accordé à Interstices-infos. Nous avons retenu ces propos.
 
Il faut revenir sur la définition de l’usager et voir ensuite en quoi l’usager numérique présenterait des spécificités. La question de l’usage peut être définie par rapport à 3 notions proches, sans doute pas tout à fait synonymes, mais qui permettent d’approcher ce qu’est l’usage : la réception. Est-ce que l’usager est d’abord un récepteur ? Ensuite, la notion de l’utilisation. Etre un usager c’est d’abord utiliser. Reste à savoir utiliser quoi. Et puis dernier degré, un peu plus proche de la complexité de l’usage, la notion de l’appropriation.

La réception
Cette notion de réception renvoie à des théories un peu anciennes. Elles ont témoigné à un moment de la recherche d’un recentrage de l’émetteur, le seul pôle auquel on s’intéressait auparavant. On se demandait ce que les utilisateurs des produits culturels recevaient, mais aussi comment ils recevaient, et qu’est-ce qu’ils faisaient avec les médias qu’ils consommaient. C’était une première étape intéressante vers un recentrage vers l’usager. Pour autant, la plupart de ces théories maintiennent une vision très bipolaire entre l’émetteur et le récepteur, sont très centrées sur un message clairement identifiable et finalement ce sont des théories qui dessinent plus une pensée de l’audience qu’une pensée de l’usage. Donc cela produit des résultats intéressants mais qui ne suffisent pas à cerner ce que l’on peut appeler l’usage, et a fortiori, l’usager numérique.

La notion d’utilisation
Elle va réintroduire ce que les recherches sur l’audience laissaient un peu de côté, la dimension technique. Si on définit l’usager comme utilisateur, cela veut dire que c’est l’utilisateur d’un dispositif, d’un objet, d’un outil. On voit un déplacement du paradigme du message vers la prothèse technique. Des travaux vont s’intéresser à l’interface homme-machine. La question des compétences, des savoir-faire. On s’intéresse plus à ce moment-là à un savoir procédural de l’usager. On avance ainsi vers une dimension plus active de l’usager, comme quelqu’un qui sait faire quelque chose. Il y a plusieurs niveaux autour de la question de l’utilisation. Le premier est celui de l’équipement. Ce n’est pas le plus intéressant. Il est important de signaler le danger qu’il y a à limiter l’usage en termes d’équipement. Avoir un certain nombre de machines, d’outils, d’instruments, mesurer l’équipement d’une population, d’une école en tel ou tel types d’appareils, c’est un niveau important, mais c’est tout à fait insuffisant pour évaluer s’il y a usage ou pas, et de quelle nature est cet usage.

L’échelon suivant, toujours dans cette thématique de l’utilisation, est celui du savoir-faire, du savoir procédural qui nécessite un apprentissage et va poser la question des modes d’emploi. On observe que l’offre industrielle diffuse de moins en moins de modes d’emploi. Il y a rétention de l’information sur les manières d’utiliser, mais aussi les manières de réparer des machines plus anciennes. Cette question du savoir propre à l’utilisateur est aussi un enjeu politique, industriel et véritablement culturel. Dans le domaine du numérique, c’est criant. Vu l’obsolescence programmée des logiciels et des matériels, il est impossible, si on s’en tient uniquement à l’information officielle, d’avoir des renseignements sur la façon d’utiliser un ancien ordinateur ou des logiciels un peu anciens. La seule manière d’avoir ces informations maintenant, c’est de passer par des réseaux d’usagers.


La mémoire d’usage
La question de savoir se servir d’un outil n’est pas la seule. Il y a aussi la mémoire d’usage. Notre rapport aux outils techniques n’est pas seulement un rapport utilitaire, utilitariste. Ce n’est pas non plus un rapport qui se joue uniquement au présent. On a tous des outils d’âges différents. Cette mémoire technique est aussi une manière de nous identifier, de nous positionner dans la société, de nous situer dans une génération. Cette injonction que l’on fait ainsi aux usagers de devoir oublier ce qu’ils savaient faire la veille pour réapprendre quelque chose, est une violence extrême. Un apprentissage ne peut pas se faire à ce rythme-là. Il y a vraiment un enjeu de continuité culturelle, de transmission. C’est aussi e que l’on transmet à nos enfants, à nos élèves, à nos étudiants. Dans l’usage, il y a cette dimension de mémoire.

Les usages numériques se diversifient, témoignent de démarches de plus en plus actives, participatives. Les outils se démocratisent, le web est dit aujourd’hui social. Donc, les détenteurs des droits, au sens juridique, et plus largement les détenteurs des droits symboliques de diffusion et de production, se sentent menacés pour la plupart. D’où cette crispation que l’on constate, qui est en train de prendre le pas sur des postures plus ouvertes. On oublie un peu la dimension culturelle, la dimension d’appropriation, celle de construction d’une culture par l’usage. L’exemple du livre est frappant. On s’interroge sur son prix, sur les relais de diffusion au plan national ou international des livres numériques. On s’interroge sur les équipements, les fameuses tablettes ou les liseuses. Mais peu de gens s’interrogent sur le fait que lire, ce n’est pas seulement acheter un livre, ce n’est pas seulement feuilleter un livre, qu’il soit sur papier ou sur écran, c’est aussi prêter ses livres, emprunter des livres, parler des livres, annoter ses livres, garder ses livres chez soi, les transmettre à ses enfants… On voit très bien l’usage. L’usage, ce n’est ni la consommation, ni la seule gestion des droits !

Peut-on influencer les usages ?
Beaucoup de travaux ont démontré que l’usage n’était jamais complètement prévisible ou prescriptible. On peut le contraindre dans une certaine mesure avec la forme et les fonctionnalités-mêmes des objets qui sont mis sur le marché et qui sont extrêmement contraignants. On pense au problème d’interopérabilité, de connectique. Le fait de ne pas pouvoir brancher deux matériels ou de devoir racheter sans arrêt une nouvelle version, ce sont des contraintes très fortes.

Plusieurs chercheurs observent que quelles que soient les études préalables que l’on peut faire pour lancer un nouvel objet technique sur le marché, et quel que soit même le succès que va rencontrer cet objet technique, on ne peut jamais prévoir à cent pour cent la manière dont les gens vont l’utiliser. De très nombreux exemples dans l’histoire de la technique le montrent. Le Minitel au départ n’était pas du tout conçu pour les messageries qui ont fait son succès. L’internet lui-même n’était pas du tout conçu pour des applications comme celles que l’on voit aujourd’hui. Donc on observe très régulièrement un processus d’adaptation de l’usage, mais aussi un processus de détournement, de bifurcation, qui montre que les usagers peuvent s’approprier une offre technique en la détournant à leur propre fin. Ce n’est pas une mauvaise pratique, ce n’est pas une méconnaissance du bon mode d’emploi, mais véritablement un signe d’appropriation. Dans certains cas, il s’est avéré que c’étaient ces usages détournés qui ont produit véritablement une nouvelle logique d’usage.

C’est l’usage qui fait la maitrise technique
La culture technique, au sens de maitrise des outils techniques, est peu développée parce qu’elle a été totalement exclue de l’éducation, de l’enseignement général. C’est l’usage qui fait la maitrise technique. En utilisant les logiciels, les dispositifs, les machines, on s’en sert peut-être de façon superficielle, ou déconnectée de toute érudition technique, mais les usages se développent quand même. La maitrise technique n’est pas le principal verrou. Tout le discours sur le « digital native » se focalise là-dessus. On met un petit enfant devant un ordinateur, une tablette… il ne connait pas toutes les fonctionnalités, mais tout de suite il s’en sert ! Le problème est plutôt d’aider les enfants, les étudiants, sans oublier les adultes, aider les usagers à mettre en perspective leurs propres usages avec des usages plus anciens, avec les tendances à venir, y compris sur le temps long. Ne pas couper cela de la culture écrite, de la culture de l’imprimé, de notre usage de la télévision, des médias de masse en général. Mettre tout cela en résonnance au lieu de faire de l’usager numérique quelqu’un qui est tout seul face à des lois qui veulent lui interdire son usage et face à une culture officielle, qui est encore celle de l’école, qui tarde et peine (même si on peut comprendre pourquoi) à intégrer ces usages.

Utilisation sauvage !
Les usages numériques se développent en douce, clandestinement, sans accompagnement, sans encadrement, sans culture, sans la moindre érudition. Le drame n’est pas que les gens n’arrivent pas à utiliser ces objets numériques. Ils les utilisent, bien ou mal n’est pas le propos. L’usage est analphabète, il n’est pas conscient de lui-même, pas responsable, pas assumé et du coup est souvent très pauvre.


Ecouter le podcast

Publié le 26 septembre 2011 Entreprise Numérique

http://www.entreprises-et-cultures-numeriques.org/le-nouvel-usager-numerique/