Affichage des articles dont le libellé est Echanges. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Echanges. Afficher tous les articles

lundi 30 septembre 2013

Echanges sur le Net : les risques de la liberté

Echanges d'idées plus ou moins fructueux, conversations sans fin entre Internautes du bout du monde ou simples partages de photos de vacances, la toile a sans doute impulsé une nouvelle dynamique des échanges. Une vigueur dont nul ne saurait se plaindre. Sauf que quinze ans après les débuts de la révolution numérique se fait sentir un besoin de cadre et de règles pour éviter pillages et dérapages en tous genres.

Un sentiment de confusion, de trop plein : c'est ce que ressentent au quotidien des millions d'internautes qui, intrigués, interpellés ou passionnés par un sujet de société, se retrouvent désemparés devant l'abondance d'informations. Selon leur degré de compétence, selon leur niveau de maîtrise et de connaissance des réseaux numériques, ils s'acharnent, trient les données et parviennent à dégager des idées forces. Un travail de Titan, accessible au demeurant à une minorité, qui ne place pas l'immédiateté au premier rang de ses préoccupations. Un travail sans lequel toutes les approximations sont possibles, et toutes les idées reçues véhiculées et nourries sans fin.

En France, mais également partout dans le monde, des intellectuels ont amorcé une réplique. Au premier rang de ceux-ci, Pierre Rosanvallon. Titulaire depuis 2001 de la chaire d'histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France, il reste l'un des dirigeants incontournables de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Face à la jungle que constitue potentiellement Internet en tant que lieu de débat, il a fondé la " Vie des Idées ", un site de très haute tenue, entièrement voué aux échanges. " Coopérative intellectuelle, lieu de débat et atelier du savoir, la Vie des Idées veut être un réseau de compétences qui dépasse les frontières géographiques et croise les champs disciplinaires, tout en cherchant à rester accessible au plus grand nombre ", indique l'historien pour expliquer sa démarche.

Garder la maîtrise du débat, garantir la parole de tous dans le respect du champ démocratique, c'est aussi la volonté du site Hyperdébat, fondé en 2002 et animé par Eric Lombart dans le cadre de l'Association pour la promotion de l'information. Il annonce ainsi son ambition : " donner de la visibilité et du sens à l'expression citoyenne ". Les animateurs de ce réseau se présentent comme les garants des bonnes pratiques des échanges numériques. Dans leurs pages, constamment " surveillées " par un facilitateur, ils balisent de quelques principes forts les propos, dans le fonds comme dans la forme : égalité d'accès au débat, objectivité, exhaustivité, lisibilité, visibilité et traçabilité.

Ce dernier point est majeur et fait l'objet de nombreux questionnements pour l'ensemble des usagers du Net. Tout se passe comme si la toile était vouée à être un vaste forum, sans autre règle que...l'absence de règle, où la diffusion de tout, partout est autorisée. Par principe, il n'y a pas de droits, pas de propriétaires, juste une gigantesque toile où les données s'échangent sans contrôle, ou si peu.

" Une grande vigilance s'impose, observe Arnaud Nourry qui dirige Hachette Livre, numéro un de l'édition en France et qui constate comme ses pairs, l'émergence d'une profusion de sites de partages de fichiers ". Pour lui s'ouvre le temps " de nouvelles stratégies d'autodéfense et de conquête " où les Pouvoirs publics doivent à l'évidence prendre leurs responsabilités. Raisonnablement, personne ne peut imaginer que les technologies numériques peuvent être ces machines à aspirer, diffuser mais aussi, le cas échéant, transformer, dénaturer ou utiliser à des fins détournées des contenus patiemment imaginés, construits et écrits dans les universités ou dans le calme d'un bureau d'écrivain. " Pour la première fois de ma carrière, alors que je venais de rencontrer un écrivain qui m'a déposé son manuscrit et à qui je venais de proposer un contrat, l'auteur m'a fait part de son interrogation : comment pouvais-je lui garantir que ses écrits n'allaient pas être " récupérés " sur le net et diffusés sans aucun contrôle ? Il avait une conscience aigüe de son " droit de propriété ". En plus de vingt ans de carrière, cela ne m'était jamais arrivé ", raconte Karine qui exerce dans une grande maison d'édition avec la charge du secteur sciences humaines.

Qu'ils opèrent dans la littérature ou dans le secteur de la musique, les éditeurs " classiques " ont pris conscience du formidable effet démultiplicateur d'Internet, capable de garantir une diffusion du savoir et de la culture dans des proportions jusque là inenvisageables. Mais dans le même temps, ces acteurs du monde la culture et des idées ont pris la mesure des risques encourus. Alors que le domaine de la musique et, dans une moindre mesure, celui du cinéma sortent ravagés et quasi-démantelés après une décennie de règne numérique, le secteur du livre, lui, a tenté et réussi à limiter les dégâts. En passant des accords avec les géants du secteur - Amazon, Google et autres Apple - en étant d'une vigilance accrue sur ce qui se passe sur la toile et en se mobilisant à tous les étages de la profession, le secteur de l'édition s'en tire plutôt mieux que d'autres pans de l'économie de la culture.L'écrit, l'imprimé, est peut être en passe de réussir son pari de rester la référence intangible auprès du grand public, tout en utilisant à son profit les ressources inépuisables du Net. Ainsi, quand quelques grands éditeurs - dont Hachette Livre en France en partenariat avec la société US Lightning Source - mettent en place " une impression à la demande ", c'est tout un monde de professionnels du livre qui entend ainsi reprendre le contrôle de la diffusion des oeuvres et garantir le respect des droits des auteurs. Préserver la création, la connaissance, de nos propres démons, passera nécessairement par une institutionnalisation des règles de bonne conduite sur le Net. A commencer par l'acceptation d'un principe aussi bien de base, que de bon sens : la qualité a un prix. Lequel sommes-nous prêts à payer ? 

mardi 20 septembre 2011

Pourquoi le printemps arabe ?

Le printemps arabe a surpris tous les économistes qui pensaient que les efforts réalisés en matière d’ouverture aux échanges, d’attractivité des investissements directs étrangers, de coopération internationale avaient définitivement placé les pays méditerranéens sur une trajectoire de convergence avec leurs grands voisins européens. Les taux de croissance des PIB des dernières années devenaient proches du seuil permettant un réel rattrapage (assez largement supérieurs à 4% par an en moyenne sur la période 2000-2009). Avec, ici, des progrès sensibles de productivité (Égypte, Jordanie, Maroc, Tunisie) fondés sur la pénétration de l’économie de la connaissance, et là, des entrées d’investissements directs significatifs qui pouvaient pousser certains à se lancer dans des opérations visant à la convertibilité du compte de capital (ce qui signifie aller vers la libéralisation complète des mouvements de capitaux, ce qui fut le cas en Égypte).

Certes, nous avions souligné le danger d’une équation de transfert déséquilibrée dans le cadre des accords Euromed. Elle se traduit par un important déséquilibre commercial avec l’Europe, lié à l’asymétrie du désarmement tarifaire (qui ne concerne que très peu les produits agricoles et qui s’est accompagné d’une explosion des normes techniques et sanitaires mises en place par l’Europe) et à sa difficile compensation par les transferts des migrants, le tourisme et les capitaux de long terme.

Nous avions également largement expliqué que la réduction de la pauvreté restait insuffisante parce qu’inférieure au taux de croissance. Ce qui signifiait que chaque point de croissance gagné s’accompagnait d’une augmentation d’un demi-point des inégalités, que les petites filles mouraient davantage que les petits garçons dans les campagnes, et que la pauvreté y était plus forte. Enfin, il n’est pas un rapport qui ne soulignait l’important chômage des diplômés et des exclus de toute reconnaissance scolaire.

Dès lors qu’avons-nous oublié ? Comment expliquer en profondeur le printemps arabe ? La première raison réside dans la façon dont ce mouvement général vers l’émergence a été conduit. Il s'agit d'un point central pour la transition qui va poser de considérables difficultés pour l’avenir. Ce mouvement a été conduit par une élite composée de politiques et d’hommes d’affaires, voire d’experts étroitement liés. C’est notamment le cas en Égypte et en Tunisie. Dès lors, les ratings habituels qui mettaient en évidence les insuffisances de la concurrence, du fonctionnement du marché du travail, du rôle des banques, de la corruption ne remettaient pas en cause une connivence profonde entre les opérateurs et le pouvoir.

Au fil des années, cette connivence a touché toutes les sphères de la société. Elle s’est traduite à des niveaux aussi différents que choisir les opérateurs pour un grand projet, obtenir un appel d’offres public, développer prioritairement une région, octroyer un crédit à une PME, trouver un emploi dans l’administration… voire obtenir une autorisation pour devenir marchand ambulant.

La question s'avère délicate pour la transition, car ces opérateurs et ce pouvoir protégés par une presse aux ordres, sont également responsables des progrès économiques évoqués plus haut. Il semble pratiquement impossible de se passer de la plupart d’entre eux sauf à aller vers un système totalement différent et donc éloigné des grandes tendances de l’économie mondiale d'aujourd’hui. Mais ceci doit être fait dans un contexte de transparence absolue, de séparation des opérateurs d’avec le pouvoir politique, de contrôle des décisions lourdes par des agences indépendantes, de liberté de la presse, de participation des populations aux choix, bref de véritable démocratie.

La seconde raison est l’instabilité naturelle que produit une plus grande insertion dans l’économie mondiale. Là encore, il faut poursuivre dans cette direction notamment en développant l’intégration Sud-Sud. Mais en la régulant au mieux. Depuis plus de quarante ans nous savons que toutes les révoltes arabes ont éclaté lorsque que les prix des produits de base du panier de la ménagère augmentaient significativement. Ce fut notamment le cas à la fin des années 70 en Egypte, au Maroc et en Tunisie lorsque les missions du FMI recommandaient de ne plus subventionner les prix des produits essentiels (blé tendre, sucre, huile) de façon à permettre le développement de la production locale. Mais ce qui était justifié sur le plan économique était absurde sur le plan social. Nous avons vu la place Tahrir envahie, les hôtels brûler aux Caire ainsi que toutes les discothèques de la route des Pyramides avant que le Président Sadate ne revienne sur la mesure. De ces manifestations date d’ailleurs la montée des frères musulmans. Les mêmes phénomènes atténués se sont produits à Rabat et à Tunis à trois mois d’intervalle et pour la même raison.

Avant les révolutions du printemps arabe nous avons effectivement assisté à une considérable augmentation de ces produits. Nul doute qu'il s'agit d'une cause importante de l’incendie. Une leçon semble-t-il retenue puisque le G8 vient de décider la création d’un fonds de régulation des prix des produits alimentaires qui n’ont pas a dépendre des anticipations des opérateurs de Chicago.

Comment faire comprendre à la mère d’une famille pauvre (autour de 20% de personnes vivent avec moins de 2,40 $ par jour dans les pays méditerranéens) que le blé tendre qui permet notamment de faire le couscous et qui représente autour de 30% de son panier de consommation augmente en trois mois de 15% parce que les opérateurs de Chicago ont acheté des futurs contrats à la hausse ? Nous pouvons d’ailleurs saluer le fait que le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick ait déclaré qu’il fallait « considérer l’alimentation comme la priorité numéro un de la région en 2011 ».

Mais tout ceci pouvait paraître au total maîtrisable et finalement assez commun aux pays situés dans la moyenne basse des pays à revenu moyen se dirigeant vers le statut de pays émergents. L’ouverture aux échanges crée naturellement des inégalités tout en engendrant un gain net global, car elle favorise les secteurs à avantages comparatifs au détriment des autres (les secteurs non compétitifs et ceux des biens dits non échangeables) et peut engendrer des problèmes sociaux graves si la compensation des perdants n’est pas bien conduite par l’État. Lorsque l’offre de qualifications s'avère inadaptée, les investissements étrangers produisent peu d’effets d’entraînement et se concentrent dans des îlots fermés, généralement situés sur les régions côtières ou proches des grands centres urbains.

La troisième raison qui tient à la première réside dans l’exclusion de la jeunesse des décisions et de l’emploi. Le pouvoir actuel marocain l’a bien compris. il a inscrit dans la constitution l’obligation d’une représentation de jeunes de moins de 40 ans dans le Parlement.

Cette lutte contre une société de patriarcat touche également les femmes, très actives dans la révolution. Elle sera de long terme et passe par le développement du syndicalisme étudiant, et surtout la formation et l’emploi. Les pays arabes souffrent d'une très forte proportion de jeunes sans aucune qualification non répertoriés chômeurs donc en dehors de toute considération sociale. Ils ont également une proportion considérable de chômeurs diplômés (jusqu’à 40%), ce qui représente à l’évidence une bombe à retardement. Cela explique que les nouveaux pouvoirs aient immédiatement proposé la création d’emplois publics (700.000 en Égypte réservés aux jeunes). Si nous comprenons bien les raisons immédiates de ces décisions, il est clair qu’elles ne résoudront guère le problème. La solution est de plus long terme. Elle concerne, le qualité de l’éducation et de la formation, son adéquation aux besoins de l’économie, la possibilité de créer et développer des petites entreprises, l’entrée dans l’économie de la connaissance, la pénétration d’une culture de la compétence et du risque.

La quatrième raison, l’extraordinaire disparité territoriale qui existe dans tous les pays concernés, explique qu'en Tunisie le mouvement soit venu du centre du pays. Le développement s’effectue dans les grands centres urbains et les régions côtières. Les territoires ruraux du centre et du Sud restent largement démunis. Les emplois y sont les plus rares, les infrastructures essentielles absentes, l'autonomie de décision faible. Cette reconquête du territoire et du monde rural sera décisive pour l’avenir. Elle nécessite là encore des avancées démocratiques par des formes de décentralisation au plus près des concentrations locales.

Tout ceci plaide donc pour une approche plus systémique que celle retenue par le passé. Si les pays du printemps arabe peuvent poursuivre leur marche vers l’ouverture et le progrès en s’appuyant sur les éléments les plus dynamiques de leurs sociétés et parvenir à une meilleure intégration interne, alors nous pouvons penser que la transition augurera d’une nouvelle ère de progrès. Elle implique que les gains économiques ne soient pas les seuls critères de succès.

Cela se fera par la mobilisation de toutes les énergies existantes et par la mobilisation de nouveaux acteurs. À bien des égards, il semble que les pouvoirs en place actuellement aient retenu cette orientation : « aller vers une croissance forte, ne pas revenir en arrière, mais rendre cette croissance plus inclusive et plus participative ». Le moteur est évidemment une véritable démocratie car elle permettra le jaillissement de nouveaux facteurs de dynamisme. Si, au contraire, nous économistes, attendons que les évènements se calment pour revenir «au business as usual », il y a de grandes chances que ce soit l’avancée démocratique elle-même qui soit menacée.

Par Jean-Louis Reiffers, professeur à EuromedManagement, coordonnateur et président du comité scientifique du FEMISE

Vendredi 16 Septembre 2011

© Copyright Econostrum.info

http://www.econostrum.info/Pourquoi-le-printemps-arabe_a6801.html