Manifestations violentes en Angleterre et en Italie, grèves au Chili, contestation au Canada... Partout dans le monde, la hausse des frais de scolarité dans les universités est un sujet qui fâche. Partout, responsables politiques, économistes et patrons d'institutions sont à la recherche de l'équation miracle qui permettra de financer l'enseignement supérieur sans trop peser sur le budget de l'Etat - si possible en évitant de pénaliser les étudiants et leurs familles. Exercice d'autant plus délicat que les budgets nationaux sont à la diète, mais que l'enseignement supérieur apparaît aussi comme une priorité pour sortir de la crise. En France, le problème se complique encore du fait que nombre d'étudiants - et l'Unef, leur principal syndicat -sont viscéralement attachés à la (quasi) gratuité des droits pratiquée par les universités. « C'est à la société de financer le supérieur, et non aux étudiants, même de milieux aisés, clame-t-on à l'Unef. Sinon, on s'oriente vers un système à deux vitesses. » Quant au « fundraising », sur lequel tablent de plus en plus d'institutions, il ne procure que des ressources limitées (« Les Echos » du 14 juin).
C'est dans ce contexte que, coup sur coup, deux think tanks ont présenté leurs solutions. D'abord l'Institut de l'entreprise, proche du patronat, qui, au début de l'été, a réclamé une hausse significative des droits, associée à une dispense au-dessous d'un certain seuil de ressources familiales et à un système de bourses beaucoup plus développé qu'aujourd'hui pour les étudiants défavorisés. Plus récemment, Terra Nova, un cercle de réflexion proche du PS, a lancé un pavé dans la mare en plaidant pour une double évolution : hausse des frais de scolarité (triplement en licence, quadruplement en master et doctorat, sur cinq ans), avec en contrepartie la création d'une allocation d'autonomie pour tous (de 500 à 800 euros par mois). Les étudiants de milieux modestes seraient exonérés de droits. Augmenter les droits permettrait de lutter contre certains effets pervers de la gratuité (absentéisme, inscriptions d'étudiants fantômes...), selon Terra Nova. Qui, au passage, dénonce les « privilèges » dont bénéficient les élèves de Polytechnique ou de Normale sup, rémunérés durant leur scolarité et dont beaucoup ne rendent pas à la collectivité nationale ce qu'ils en ont reçu - notamment en s'expatriant. Reste que l'opération serait loin d'être neutre pour le budget de l'Etat : au final, le surcoût serait de l'ordre de 2 milliards d'euros. « La quasi-gratuité des études à l'université, qui bénéficie davantage aux gens aisés qu'aux étudiants défavorisés, est source d'inégalités fortes », souligne Alexandre Aïdara, rapporteur du groupe de travail Enseignement supérieur et recherche de Terra Nova, qui précise cependant que « ces propositions n'engagent pas le Parti socialiste ».
Prêt sous condition
De son côté, l'Edhec plaide depuis plusieurs années en faveur d'une sorte de prêt accordé aux étudiants et remboursable en cas de réussite professionnelle, au-delà d'un certain seuil de revenus. Une formule testée avec succès par l'Australie depuis les années 1980. « C'est une question d'égalité des chances, mais aussi d'équité fiscale, estime Stéphane Grégoir, directeur du centre de recherche en économie de l'Edhec. Le montant des impôts acquittés tout au long de leur vie par les diplômés du supérieur n'est pas à la hauteur des aides publiques dont ils ont bénéficié pour leur formation. Encore moins quand ils choisissent d'effectuer leur carrière à l'étranger. » L'Institut Montaigne s'était également penché sur la question en 2008, en proposant la création d'un « compte formation ».
Même chez les étudiants, l'idée d'une hausse des droits universitaires fait son chemin. Dauphine, qui a fait passer à 4.000 euros le coût de certains de ses masters, a vu dans le même temps le nombre (et le niveau) de ses candidats croître fortement. Mieux : Laurent Batsch, le président de l'université, qui avait remis son mandat en jeu, a été confortablement réélu en mai dernier.
A l'étranger aussi, différents cercles de réflexion se sont penchés sur le sujet. En Grande-Bretagne, la Cass Business School propose de créer une taxe proportionnelle aux salaires des diplômés, et dont les bénéfices seraient versés à l'établissement. « Ce serait une alternative aux droits d'inscription, et cela inciterait les universités à investir dans la qualité de leur enseignement », estime Tom McKenzie, chercheur à Cass. A l'université de Montréal, le recteur, Guy Breton, suggère de développer la formation continue, mais surtout d'augmenter les droits de scolarité : « La hausse est incontournable, mais elle doit être progressive et tenir compte des revenus escomptés des diplômés. » « De toute façon, le statu quo n'est pas tenable, insiste Alexandre Aïdara. Il faut augmenter les moyens des universités : c'est là que notre société joue son avenir. Nous devons briser le tabou sur ces questions. L'élection présidentielle, conjuguée à la crise, offre une opportunité pour en débattre. »
JEAN-CLAUDE LEWANDOWSKI
05/09 | 18:08 | mis à jour à 18:10
http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/dossier/0201610543624/0201610543372-des-pistes-pour-financer-l-enseignement-superieur-214737.php
C'est dans ce contexte que, coup sur coup, deux think tanks ont présenté leurs solutions. D'abord l'Institut de l'entreprise, proche du patronat, qui, au début de l'été, a réclamé une hausse significative des droits, associée à une dispense au-dessous d'un certain seuil de ressources familiales et à un système de bourses beaucoup plus développé qu'aujourd'hui pour les étudiants défavorisés. Plus récemment, Terra Nova, un cercle de réflexion proche du PS, a lancé un pavé dans la mare en plaidant pour une double évolution : hausse des frais de scolarité (triplement en licence, quadruplement en master et doctorat, sur cinq ans), avec en contrepartie la création d'une allocation d'autonomie pour tous (de 500 à 800 euros par mois). Les étudiants de milieux modestes seraient exonérés de droits. Augmenter les droits permettrait de lutter contre certains effets pervers de la gratuité (absentéisme, inscriptions d'étudiants fantômes...), selon Terra Nova. Qui, au passage, dénonce les « privilèges » dont bénéficient les élèves de Polytechnique ou de Normale sup, rémunérés durant leur scolarité et dont beaucoup ne rendent pas à la collectivité nationale ce qu'ils en ont reçu - notamment en s'expatriant. Reste que l'opération serait loin d'être neutre pour le budget de l'Etat : au final, le surcoût serait de l'ordre de 2 milliards d'euros. « La quasi-gratuité des études à l'université, qui bénéficie davantage aux gens aisés qu'aux étudiants défavorisés, est source d'inégalités fortes », souligne Alexandre Aïdara, rapporteur du groupe de travail Enseignement supérieur et recherche de Terra Nova, qui précise cependant que « ces propositions n'engagent pas le Parti socialiste ».
Prêt sous condition
De son côté, l'Edhec plaide depuis plusieurs années en faveur d'une sorte de prêt accordé aux étudiants et remboursable en cas de réussite professionnelle, au-delà d'un certain seuil de revenus. Une formule testée avec succès par l'Australie depuis les années 1980. « C'est une question d'égalité des chances, mais aussi d'équité fiscale, estime Stéphane Grégoir, directeur du centre de recherche en économie de l'Edhec. Le montant des impôts acquittés tout au long de leur vie par les diplômés du supérieur n'est pas à la hauteur des aides publiques dont ils ont bénéficié pour leur formation. Encore moins quand ils choisissent d'effectuer leur carrière à l'étranger. » L'Institut Montaigne s'était également penché sur la question en 2008, en proposant la création d'un « compte formation ».
Même chez les étudiants, l'idée d'une hausse des droits universitaires fait son chemin. Dauphine, qui a fait passer à 4.000 euros le coût de certains de ses masters, a vu dans le même temps le nombre (et le niveau) de ses candidats croître fortement. Mieux : Laurent Batsch, le président de l'université, qui avait remis son mandat en jeu, a été confortablement réélu en mai dernier.
A l'étranger aussi, différents cercles de réflexion se sont penchés sur le sujet. En Grande-Bretagne, la Cass Business School propose de créer une taxe proportionnelle aux salaires des diplômés, et dont les bénéfices seraient versés à l'établissement. « Ce serait une alternative aux droits d'inscription, et cela inciterait les universités à investir dans la qualité de leur enseignement », estime Tom McKenzie, chercheur à Cass. A l'université de Montréal, le recteur, Guy Breton, suggère de développer la formation continue, mais surtout d'augmenter les droits de scolarité : « La hausse est incontournable, mais elle doit être progressive et tenir compte des revenus escomptés des diplômés. » « De toute façon, le statu quo n'est pas tenable, insiste Alexandre Aïdara. Il faut augmenter les moyens des universités : c'est là que notre société joue son avenir. Nous devons briser le tabou sur ces questions. L'élection présidentielle, conjuguée à la crise, offre une opportunité pour en débattre. »
JEAN-CLAUDE LEWANDOWSKI
05/09 | 18:08 | mis à jour à 18:10
http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/dossier/0201610543624/0201610543372-des-pistes-pour-financer-l-enseignement-superieur-214737.php
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