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dimanche 29 septembre 2013

Pourquoi la structure de l’enseignement de l’ENA n’est pas à la hauteur de la formation des élites

Ce livre-témoignage raconte le quotidien de deux années de scolarité d'une promotion d'apprentis énarques dans ce sanctuaire très fermé qu'est l'ENA. "A l'ENA : y entrer, (s)'en sortir" (2/2).

De retour à Strasbourg à l’issue du stage Europe, les cours commencent vraiment, avec au bout de quelques semaines les premières épreuves de classement. C’est l’occasion de comprendre vraiment le rythme qui sera le nôtre à chacun de nos passages à Strasbourg. Chacune de ces périodes reproduira en effet le même rythme.

Les cours ne commencent qu’à 11 h 15 le lundi matin pour permettre aux élèves de rentrer à Strasbourg après le weekend ; le vendredi, les cours finissent le plus souvent avant 17 heures La journée commence par les langues : LV1 les mardi et mercredi, LV2 les jeudi et vendredi. Ensuite, cours magistraux ou grandes conférences, travaux pratiques et études de cas l’après-midi.

La liste des thèmes abordés est un inventaire à la Prévert. On trouve de tout : apprentissage de la négociation, économie, droit constitutionnel, déontologie, gestion, management public, comptabilité, légistique (c’est-à-dire étude des techniques de rédaction des textes législatifs ou réglementaires), urbanisme, etc. Le sport n’est pas oublié, il est même obligatoire : une salle de musculation est d’ailleurs en accès libre pour les élèves pour lesquels les créneaux de sport prévus ne suffiraient pas. Rien, en revanche, dans le domaine de la musique, à la différence de la plupart des autres grandes écoles, où l’on trouve toujours au moins un piano en accès libre : qu’on se le dise, l’école de l’État, c’est du sérieux ; on veut des athlètes, pas des esthètes.

L’ensemble des matières ainsi couvertes est organisé, de façon plus ou moins logique, dans l’ordre des trois modules – Europe, Territoires, Gestion et management public – auxquels les stages sont eux-mêmes rattachés. Un observateur extérieur en déduirait que les deux années de scolarité sont amplement mises à profit, avec l’idée que les apprentis énarques, recrutés pour leur tête bien faite, pourront sortir avec une tête bien pleine.

La réalité est plus cruelle. Jean-Pierre Chevènement avait décrit naguère sa vision de l’enseignement à l’ENA : « L’ENA, c’est un concours à l’entrée, et un concours à la sortie : entre les deux, rien. »

On pourrait nuancer ce jugement lapidaire ; il n’est pas certain qu’il faille le remettre en cause sur le fond : peu de chose a sans doute changé depuis la promotion Stendhal (1965) qu’a connue le Lion de Belfort. Une chose frappe d’abord : l’ENA, étant une école d’application, ne dispose d’aucun corps professoral attaché ; les enseignements sont intégralement dispensés par des intervenants (hauts fonctionnaires, préfets, professionnels, etc.) que l’École fait venir à grands frais à Strasbourg pour des séances de quelques heures. Les seuls enseignants plus ou moins permanents sont les professeurs de langues : encore sont-ils payés à l’heure, et révocables du jour au lendemain dès qu’un groupe d’élèves soulève la question de leur compétence. Pour le reste, nous ne voyons passer que des étoiles filantes. La conséquence logique est que l’enseignement est très inégal, du plus technique au plus fumeux. Du conférencier qui sera trop heureux de pouvoir afficher sur son CV qu’il a donné des cours à l’ENA, au préfet en préretraite qui se fait plaisir en venant parler de lui, de l’ancien ministre dont l’École est trop heureuse de pouvoir capter quelques heures, au jeune énarque sorti il y a moins de 5 ans dans les grands corps ou à Bercy, l’ENA s’avère vraiment être, quoiqu’en disent tous ses détracteurs, l’école de la diversité : au moins pour ce qui est des intervenants.

L’assiduité aux cours étant scrupuleusement surveillée, les élèves, quant à eux, subissent avec résignation ce défilé de techniciens, grands patrons, politiques, juristes et autres experts. La cohérence qui rassemble les éléments épars de cet enseignement kaléidoscopique étant de fait rien moins que lisible, le pli est vite pris : chacun vient aux conférences et autres TD avec son ordinateur portable et une confiance sans cesse grandissante dans le réseau Wi-Fi de l’École ; de la sorte, passé les 15 premières minutes de cours, les arbitrages sont vite faits : si le cours est intéressant et valorisable – cela peut arriver –, il sera pris en notes ; sinon, on s’autorisera un surf discret entre sites d’information en ligne et réponses aux e-mails personnels, tout en surveillant d’une oreille distraite qu’il n’y a pas quelque chose, quand même, à capter.

Ce léger papillonnage n’échappe évidemment pas aux autorités de l’École. Il n’est pas certain qu’elles s’en offusquent : après tout, ne sommes-nous pas de futurs énarques, des généralistes voués à être des touche-à-tout, et censément capables de mener plusieurs tâches de front ? La structure même de l’enseignement dispensé reflète cet objectif : c’est comme un restaurant où l’on nous servirait un assortiment de desserts ; de prime abord, tout a l’air plus ou moins appétissant, et puis il n’y a jamais que de petits morceaux ; attention cependant à ne pas trop se resservir, au risque de tomber malade. Et il faut dire aussi qu’après une année de ce régime, on se lasse.

Hormis quelques rencontres marquantes, rien de bien profond, donc ; juste ce qu’il faut pour que l’École puisse s’assurer de ce que, à l’avenir, nous pourrons tous dire, pour parodier Térence : Enarcus sum, et nihil administra-tivi a me alienum puto (je suis énarque, et rien d’administratif ne m’est étranger)..

Certains jours, cependant, ce doux badinage cesse : lorsque l’intervenant est d’un certain niveau et qu’une ambiance trop dissipée serait dommageable, la conférence est programmée en amphi Michel Debré : là, plus personne ne rit, car qui dit amphi Michel Debré dit : pas de réseau Wi-Fi – la salle est en sous-sol ; impossible de passer le temps en surfant sur Internet ; il faudra écouter – ou du moins faire semblant.

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"A l'ENA : y entrer, (s)'en sortir" (Armand Collin)




Saint-Preux
Saint-Preux est haut-fonctionnaire. Il est issu de la promotion Jean-Jacques Rousseau de l'ENA.

Publié le 29 septembre 2013

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