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dimanche 26 juin 2011

Les francs-tireurs américains du spatial

SpaceX a conçu son propre lanceur.
SpaceX a conçu son propre lanceur.
© DR
Avec peu de capitaux et beaucoup de culot, de nouveaux entrants américains débarquent sur le marché du lanceur spatial. Leur credo : des fusées low cost pour exister face aux géants du secteur.

SpaceX. Ce nom ne vous est peut-être pas encore familier et pourtant cette entreprise, au côté de quelques autres, serait en passe de révolutionner le petit monde du spatial. Fondée en 2002 par un magnat de l'Internet, Elon Musk, co-fondateur du système de paiement en ligne PayPal et dirigeant des voitures électriques Tesla, SpaceX pourrait bientôt concurrencer des géants comme Boeing et Arianespace avec une fusée et une capsule low cost. Le succès du vol de démonstration de la petite fusée Falcon 9, le 8 décembre 2010, a fait entrer l'entreprise dans la cour des grands.


Un succès qui a dû également réjouir le gouvernement américain. Endeavour, la célèbre navette spatiale a en effet achevé sa dernière mission le 1er juin. Et en juillet, ce sera au tour d'Atlantis. La Nasa n'aura ensuite d'autre choix que de payer au prix fort les services du lanceur russe Soyouz pour acheminer ses astronautes à la station spatiale internationale (ISS). Au risque de perdre son indépendance et son leadership spatial ! Mais le gouvernement fédéral n'a plus les moyens de financer seul une navette de deuxième génération.

De jeunes et ambitieuses entreprises ont senti le bon filon. Plusieurs start-up ont réussi à convaincre de leur capacité à développer des lanceurs fiables à des prix accessibles. On a déjà parlé de SpaceX mais Sierra Nevada ou ATK tentent de se faire un nom sur ce marché très spécial. "Nous répondons aux nouvelles demandes, à savoir le besoin exprimé par la Nasa pour des engins spatiaux à bas coût", explique George Torres, directeur chez ATK. Cet équipementier aéronautique et spécialiste des systèmes d'armes, n'a pas hésité à s'allier avec le géant européen Astrium (EADS) pour développer un lanceur low cost, la fusée Liberty, d'ici à 2015.

Les nouveaux entrants commencent à marquer des points, grâce aux partenariats public-privé lancés par la Nasa depuis 2006. Exemple, le programme Commercial Orbital Transportation Services (COTS) a attribué près de 500 millions de dollars à SpaceX et Orbital Sciences pour le transport de fret. Ces deux entreprises ont signé des contrats avec la Nasa de 1,6 à 1,9 milliard de dollars pour effectuer respectivement douze et huit missions vers l'ISS entre 2012 et 2015. Autre partenariat public-privé, le programme CCdev-2 pour le développement d'un système alternatif à la Navette. En avril 2011, la Nasa a promulgué les quatre lauréats qui se voient attribuer 270 millions de dollars. Parmi eux, trois francs-tireurs, Sierra Nevada, SpaceX, Blue Origin, et un "vieux" de la vieille, Boeing. L'objectif ? Un premier vol en 2016.

Management plus agressif
Le développement d'une navette spatiale, et encore plus d'une fusée, requiert toutefois des investissements considérables et des technologies complexes. Comment ces nouveaux acteurs font-ils face à des groupes aussi expérimentés que Boeing ou Lockheed Martin ? À l'instar de SpaceX, plusieurs ont pu voir le jour grâce aux mannes de l'Internet, conjuguées à un esprit d'entreprise et un brin de rêve. Jeffrey Bezos, fondateur de Blue Origin, est ainsi le patron du site d'achat en ligne Amazon.com. Quant au créateur d'Armadillo Aerospace, John Carmack, il est l'un des fondateurs de ID Software, une société de jeux vidéo.

D'autres challengers disposaient en revanche déjà d'une base technologique forte. C'est le cas d'Orbital Sciences. Fondée en 1982 par un ancien ingénieur de la Nasa et financée par des investisseurs privés, fait figure de pionnier. Sierra Nevada Corporation (SNC), spécialisée dans l'électronique et les systèmes de télécommunication depuis 50 ans, a créé sa branche "systèmes spatiaux" en 2009 suite au rachat de trois petites entités (MicroSat Systems, SpaceDev et Starsys). Orbital et SNC bénéficient également d'une expérience dans le spatial militaire.

Le module développé par Orbital Sciences, un des concurrents de SpaceX

Dans tous les cas, les coûts de développement sont limités car les engins sont inspirés de modèles antérieurs, souvent développés par la Nasa. Mais leur véritable secret résiderait dans un management plus flexible et plus agressif, l'absence de bureaucratie et le recours à de jeunes diplômés au faible coût de main-d'oeuvre. Classée en 2011 parmi les 50 compagnies les plus innovantes par le MIT, pour sa "méthode de production à bas coûts", SpaceX a été primée pour sa flexibilité et l'internalisation de la production, gage d'un meilleur contrôle de la qualité. D'autres s'allient aux géants du secteur, comme ATK avec Astrium. Ils devraient créer une entité distincte, dédiée à la fabrication et à la commercialisation de la fusée Liberty.

Les géants du secteur tentent de répondre à ces insolents challengers. "Nous avons mis en place une équipe réduite ce qui permet de prendre des décisions rapides. L'arrivée de ces nouveaux acteurs nous incite à être plus innovants et plus efficaces", reconnaît John Elbon, vice-président et responsable du programme de transport d'équipage commercial chez Boeing. Thomas Zurbuchen, professeur d'ingénierie aérospatiale à l'université du Michigan se montre sceptique : "Il est plus rentable pour ces grands groupes de vendre un satellite militaire que de se lancer dans la course aux technologies low cost." Marco Caceres, analyste senior et directeur des études spatiales au cabinet Teal Group, estime pour sa part qu'Orbital Sciences et SpaceX qui ont déjà signé des contrats avec la Nasa "sont mieux placés que les grands groupes".

Les nouveaux débouchés de l'espace
Les challengers espèrent aussi générer de plus gros volumes de vente en diversifiant leur clientèle, au-delà de la Nasa et de la défense, en s'appuyant sur la nouvelle appétence de pays comme l'Inde, le Brésil et le Moyen-Orient. Le succès ou l'échec du lanceur low cost Falcon 9 - ou d'un de ses concurrents - sera une des clés de l'avenir. "SpaceX peut mettre en faillite l'industrie traditionnelle s'il parvient à lancer une fusée pour 10 millions de dollars d'ici un an ou deux", n'hésite pas à pronostiquer Thomas Zurbuchen. En cas de succès, cela offrirait des perspectives inédites en ouvrant l'accès à l'espace à de nouveaux acteurs, comme le tourisme spatial, ou les technologies liées à la téléphonie mobile...

Sabine Casalonga
Le 26 juin 2011 | L'Usine Nouvelle n° 3244

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